samedi 26 décembre 1992

La nuit de la ligne de commande


24 décembre 1992



Noel 1992 est difficile au réveil. Nous frôlons la nuit blanche avec Vincent. Les années précédentes, on ne dormait pas pour s'amuser à voir les Pères Noëls défiler en douce dans le salon pendant la nuit pour y déposer les cadeaux (notre cousin Jérôme ayant alors moins de 6 ans, le mensonge parental battait encore son plein). Mais cette année-là, c'est Big Blue qui est la cause de nos troubles du sommeil.

vendredi 25 décembre 1992

26- IO.SYS

C'est Noël. L'habitude est prise depuis plusieurs années de fêter cet événement en famille avec les cousins de Grenoble. C'est l'alternance qui est décrétée, une fois la fête a lieu à Grenoble, l'année suivante à Revel, et chaque année nous sommes heureux de retrouver nos cousins. Une année on se déguise, la suivante on se lance dans la réalisation d'un court métrage, on découvre chaque fois une nouvelle activité. Avec notre oncle et notre tante, Gérard et Michelle, nous plongeons avec Vincent dans les délices de la nouvelle France post-Giscardienne, la modernité à la Française. Nous découvrons année après année la véloce Citroën CX, le skateboard, le caméscope à cassette 8mm, le minitel, le caviar, le lecteur de CD, la chaîne MTV, puis l'ordinateur IBM. Et sous la neige, ce sont les années 80 et 90 qui défilent devant nos yeux. En 1989, c'est Ceausescu qui est exécuté entre la dinde et le champagne. Deux ans plus tard, on regarde le drapeau rouge disparaître de Moscou. En 1994, le copilote du vol 8969 fait un saut de 5 mètres sur le tarmac marseillais, et l'Algérie replonge dans la guerre civile. Enfin, en 1999, c'est la tempête Lothar qui vient saluer tous ces changements de l'Ancien Monde, de la guerre froide, des chocs pétroliers, c'est le moment de la Nativité, celle d'un Nouveau Temps. Sous les Alléluias.
En 1992, nous sommes éblouis avec Vincent par la dernière acquisition à Grenoble: un ordinateur IBM. Notre oncle nous explique qu'il a investi dans ce petit bijou hors de prix pour faire jouer notre petit cousin Jérôme, supposé être le chouchou, à Flight Simulator 5.1. Malgré ses 10 ans confirmés, c'est le statut familial de Jérôme qui est surtout confirmé. La nuit de Noël, Vincent s'amusait à me faire veiller pour repérer le balai des pères Noël qui venaient déposer les cadeaux. Il fallait se tapir, ramper, chuchoter, rire en silence, bref tout cela nous amusait beaucoup. Mais cette année-là, nous avions trop grandi pour jouer aux enfants qui font croire qu'ils croient au père Noël. Non, Vincent avait décidé de veiller une nouvelle fois, mais c'était pour profiter de l'ordinateur, et il m'avait sélectionné pour l'accompagner dans cette mission nocturne. Deux heures du matin, et le voilà plongé dans les délices du MS-DOS. Notre clandestinité ne m'est pas confortable. Peu importe, copie de fichier, création de disquette, et je ne sais quelle folie inutile en ligne de commande s'enchaînent. Vincent sait et me le démontre, il a déjà vu tout ça à Albi en classe préparatoire. Je bois ce nouveau savoir, et j'essaie de profiter du plaisir de cette nouvelle découverte. Catastrophe, l'ordinateur se fige, un fichier système a été supprimé, nous voilà dans de beaux draps. C'est la documentation Microsoft que l'on commence à lire à la lampe torche. Les disquettes de secours sont toutes étalées sur la moquette. Il est 3 heures trente du matin quand le fichu tas de ferraille se remet à clignoter correctement. La découverte des cadeaux quelques heures plus tard nous laisse de marbre. Mais on a réussi, tous les deux ensemble.

lundi 19 octobre 1992

25- Bororos

J'ai toujours eu l'angoisse de la réussite scolaire. Moins de 18 sur 20, et je stresse. Panique sur les chiffres, auto-pression permanente. Vincent, pas du tout. Evidemment, à la narration des premiers week-ends à Albi, je doute de l'adaptation de mon frère à l'attendu normatif de la machine éducative française. Surtout celle des classes préparatoires. Ma mère est aussi très inquiète. Comme toujours elle est prête à traverser tous les océans du monde pour donner ne serait-ce qu'une gorgée d'eau à ses enfants. Ma maman est géniale. En l'occurrence, en ce mois d'octobre, sa mission de sauvetage est la rédaction sine die d'un devoir à la maison de français à partir de la lecture de l'ouvrage de Levi-Strauss. Certes Vincent n'a pas lu l'ouvrage. Certes la demande téléphonique à l'aide maternelle est arrivée 48h avant l'échéance. Certes ma mère sacrifie une nuit pour relire le dit ouvrage. Mais le français, attention c'est sa spécialité. Elle met du cœur à l'ouvrage, elle lit, rédige, rature, corrige, recopie. Quelques pauses minimalistes, et elle repart à l'ouvrage pour son fils. Ultime sacrifice, la livraison. C'est après une longue journée de travail à Mazamet, retour à Revel, puis demi-tour vers Albi. 220km dans la journée pour amener la dissertation toute rédigée au fils prodigue. Je suis du voyage. C'est expéditif. Voici la copie, merci au revoir, retour à l'internat, retour à Revel pour les autres. Une semaine après, la sentence tombe. 4 sur 20. On vient d'assassiner maman. Tristes tropiques.

lundi 28 septembre 1992

24- Chabert

Septembre 1992. Ca y est, Vincent est parti de la maison. C'est un grand vide. Surtout les repas du soir, les rituels en famille où on était 4. Instinctivement, je prends sa place à la table de la cuisine. Maman ne bouge pas, papa ne bouge pas, et moi j'ai une promotion, je gagne un siège. Je passe des semaines à essayer de faire le pitre, de l'imiter. Je mime les sauts pour toucher le plafond, jeu sans fin. Je fais le coup de l'escalier virtuel. Attendez, attendez, et hop c'est la serviette de table magique. Alors? Alors? Alors j'ai le blues. Heureusement les week-ends arrivent, et il débarque avec mille anecdotes, des trucs drôles à écouter, des histoires qui me sortent de mon quotidien. Je vis par procuration. Alors dans sa prépa à Albi, il y a le gars qui est un crack en maths, mais il est tout coincé, membre émérite du comité des fêtes de Séverac le Château. Un gars a un accent du midi fou, il faut le croire pour qu'on rie de ça entre-nous. Il habite Gaillac, et prétend mettre cinq minutes pour aller à Albi. Et puis le gars qui s'est présenté en disant qu'il était le plus vieux. C'est le vieux. Et les mêmes histoires en boucle. Et je ris en boucle. Ca continue, les imitations s'enchaînent. On passe aux filles de la promo, je retiens Maillot Vert, car elle s'appelle Jalabert. Et il raconte je ne sais quoi sur le barman de la Pref', et des trucs encore avec les rendez-vous du lundi matin à la gare pour covoiturer dans une série de tacots géniaux. Bref, c'est Tomasi et le Péril Jeune sur les berges du Tarn. J'écoute, j'écoute, ça va nourrir ma semaine. Il repart. Je reprends sa place à table.

samedi 13 juin 1992

23- Doctor House

Dès qu'il fait beau, je sors dans le jardin jouer avec Vincent. Je dis jouer, mais on prend l'un comme l'autre, l'affaire très au sérieux. La saison démarre avec du tennis ballon. Normalement, c'est le jeu des mois de mai et juin, pour être raccord avec Roland Garros et Wimbledon. Ca se joue avec le ballon de foot. Sur la dalle de béton devant la porte, il y a des fissures, qui délimite le terrain. Il est très petit, il n'y a pas à bouger. Le tennis-ballon se joue au pied uniquement. Un seul rebond. Les points se comptent comme au tennis, par set. Mais les règles évoluent d'une saison à l'autre. Après, si on est une année paire, il y a la coupe du monde ou la coupe d'Europe de football. Alors on passe au foot-chaise. Il faut marquer un but en passant le ballon sous une chaise de jardin. C'est 1 contre 1. Là il faut sacrément courir, car chaque chaise est disposée de part et d'autre du jardin. Vincent est beaucoup plus physique que moi, plus musclé, plus compact. Je préfère le tennis ballon!
C'est l'année du baccalauréat. Vincent n'est pas sur des summums de réussite scolaire. Il passe les barres, sans trop d'effort. Mais avec un peu de risque à chaque fois, pour l'adrénaline, je suppose. Une semaine avant le début des épreuves, on part à Grenoble. Je ne sais plus vraiment pourquoi. Vincent négocie de rester, pour étudier la première épreuve, la philosophie. Grand doute dans la famille, mais il obtient gain de cause, il restera tout seul à la maison, pour réviser. La décision me glace le sang. Je m'imagine seul dans la maison. Du haut de mes 14 ans, je n'ai pas une once d'autonomie. Je me vois manger du pain pendant toute la semaine. Les épreuves passent. Le temps est superbe. Il ne reste plus que l'oral d'anglais, et puis ce sont les vacances. Un foot-chaise s'organise. Je perds déjà 3-1. Je prends coup d'épaule sur coup d'épaule, je suis physiquement dominé. Vincent enchaîne avec facilité, et le 4eme but est imminent. Tant pis, je tacle. C'est très rare dans ce jeu. Il est surpris et retombe sur la chaise en plastique du jardin. Aie, une douleur. Papa arrive. Il oscule, regarde, palpe, pose mille questions. Le verdict tombe: ce n'est rien. Le lendemain, Vincent a un plâtre. C'est la 2eme fois, après l'affaire du skate. Je suis content, car il a déjà passé toutes les épreuves du baccalauréat, sauf l'anglais, et que c'est à l'oral, donc il n'est pas pénalisé par ce plâtre sur son avant-bras droit. Et surtout je suis content car je fais un bond de quelques années en arrière, et je le revois avec un plâtre. Je n'ai pas de remords. C'est le foot après tout, c'est un sport physique, il faut savoir tenir le choc à ce jeu!

jeudi 21 mai 1992

22- Un nouveau point

Vincent est en terminale. C'est l'heure du 3eme et dernier spectacle. Il y a chaque année 3 représentations. Et c'est toujours fin mai. Ce sont des moments très importants. Maman invite toujours du monde. On mange, et c'est toute une cérémonie pour aller au spectacle ensuite voir Vincent. Normalement, ces jours là, Vincent doit être à fond dans son rôle, il doit dédier sa vie au théâtre. En tout cas, je le fais pour lui. Je suis à fond. En fin d'après midi, il décide de partir faire du VTT. C'est insensé. Il tombera dans la rigole, alors qu'il faisait le tour du lac de Saint-Ferréol avec Pagnon. C'est impardonnable. 2 points de suture par Mériadec. C'est le guidon qui a cogné à un pont contre une tige métallique. Invraisemblable. Il doit aller à la salle polyvalente. C'est urgent. J'ai peur pour lui. Il joue le duc Orsino dans la Nuit des Rois. Il a un costume trop classe. Il est beau, il assure sur scène. Comme d'habitude !