En août, une nouvelle tradition se met en place. On part en
vacances, une semaine, avec les cousins, dans une nouvelle région. Et chaque
année ça change. Ce sont nos vacances de la dernière semaine d'août, et
toujours en Gîte de France! Pour le premier départ, en 1987, c'est la Bretagne
qui est choisie. Nous voila parti pour Lézardrieux. Nous sommes 5 enfants.
Vincent est le plus grand. Il prend les choses en main. Pour passer le temps,
il lance l'idée du spectacle de fin de vacances. Stress, il va falloir assurer.
Il est confiant. Chaque sortie, chaque promenade, on s'organise en conseil
d'enfants, on pense à nos sketchs, on réfléchit aux chutes, comment on va faire
la scène, les décors, les costumes. Avec une idée, c'est 5 enfants qu'on tient
en haleine pendant toute la semaine. Vincent pense et organise tout. Même au
prix des places. Mon père connaît les premières augmentations drastiques du
prix du tabac: on lui vole son paquet de cigarettes 1 heure avant le spectacle,
et on les lui revend au tarif fort. Les parents sont formidables, et se plient
avec joie à tous les caprices. J'adore ces spectacles. Ils me pétrissent de
stress, mais ils sont un souvenir impérissable de voyage, et m'emplisse de
fierté. Et la recette de la soirée emplit les poches de Vincent!
samedi 26 août 1989
samedi 15 juillet 1989
12- L'escalier magique
Le mois de juillet, c'est le Tour de France. Nous ne
partirons jamais en vacances ce mois-là. Et chaque année, ces tours de France
sont délicieux. Nous les passons à mi-chemin entre notre maison, et la maison
des arrière-grands-parents, qui est à 300 mètres. Là-bas, c'est la maison
familiale où déboulent les cousins. Les après-midi, il fait invariablement très
chaud. Les grands font la sieste et ouvrent les bières. Nous, nous avons droit
au panaché. On va, on vient, c'est la grande liberté, personne ne nous
surveille, et le panaché est illimité. Génial. Le soir, c'est grand apéritif et
grillade. Les tablées sont différentes chaque soir, mais il y a toujours
beaucoup de monde. Ca dure jusqu'à très tard. Il fait encore très doux. Seules
les mamies s'équipent d'un invariable tricot passé minuit. Les hommes restent
stoïques, boules de pétanque dans une main, bière dans l'autre.
Vincent est au centre de toutes les soirées. Il anime, il
plaisante, il imite, il raconte et reraconte les petites anecdotes du jour. Il
est dans son élément, jovial, drôle, incisif, parfait. Les imitations
s'enchaînent. Les même sketches interminables se répètent à l'infini. Les rires
éclatent toujours. Le sketch phare de ces mois de juillet, c'est la fausse
descente d'escalier. Ensuite, ce sont les imitations qui emportent le plus
franc succès. Je le regarde. Il m'hypnotise. Je m'interroge comment avec si peu
de contenu à dire, le show peut durer aussi longtemps. Et encore durer, et
recommencer. Je trouve ça génial. Il est génial mon frère.
dimanche 18 juin 1989
Le roi, c'est moi
Juillet 1992, à Marne-la-Vallée
Le choix des
fauteuils et des rôles n'a pas fait l'objet de débat.
C'est notre deuxième
voyage familial à Paris. Après l'expérience Boy George / Mickael Jackson, on
revient passer une semaine estivale chez Laurent et Danièle à Yerres en 1992.
Après avoir tenté
le Grand 8 Gaulois au Parc Astérix l'année précédente, on ne résiste pas au
plaisir d'aller au tout nouveau Parc Eurodisney, qui vient d’ouvrir à Marne la
Vallée. On s'était vraiment régalé au parc des irréductibles gaulois. Mais la
gloire de l'Empire Américain à la fin de ce millénaire nous fait espérer une expérience
au moins 10 fois plus forte en émotion pour cette année. Au bilan, seul le
billet d'entrée respecte le sur-taux de 10. Le reste de la visite est aussi
plaisant que l'an passé. Mais rien ne remplace dans nos cœurs le parc Astérix,
choix lors de notre premier périple familial.
L'américanisme a déjà un penchant trop bling-bling, que Carla
s'empressera de confirmer quelques années plus tard.
samedi 17 juin 1989
11- A changing world
On est en 1987. La décision est prise. On monte à Paris. 4
jours de vacances. Tous les 4. Je suis tout surpris. Je ne pensais pas que l'on
pouvait traverser notre ligne Maginot, la Loire. En plus directement à la
capitale, quel souffle, quelle initiative. Vincent a un grand sourire. Il rêve
de Paris, de s'échapper, de voir plus grand, et surtout plus loin. Le séjour
est des plus agréables. Je dors dans le canapé-lit du salon avec Vincent chez
Laurent et Danièle à Yerres. Les soirées s'éternisent autour d'un tapis de jeu
de dés pour enfants. Je découvre le 421. Tout le monde s'amuse, les 2 pères de
famille se prennent au sérieux autour de ce jeu, les cigarettes et les verres à
Armagnac sont en piste, les heures défilent, l'heure du coucher est aléatoire,
c'est délicieux. En revanche, les journées sont marquées par un affolement
provincial, une peur de ne pas en faire assez, de ne pas en voir assez, de ne
pas avoir le temps, une injonction de ne pas prendre le temps, de ne pas
savourer l'instant présent. Ce marathon infernal est vaincu par la quiétude des
soirées et l'invincible 421, synonyme de rires, de moments suspendus, et
d'hommages appuyés à nos produits du Sud Ouest, des Gauloises de Tonneins ou des
bouteilles du Gers. Le stress culturel retombe. Le dernier jour arrive. Nous
sommes invités à nous choisir un cadeau. J'aurai un sweat shirt avec Paris
écrit dessus. Vincent en profite pour se faire acheter des disques, deux 45
tours petit format. Son choix est alors objet de tous les commentaires, mais ça
passe. Dans notre maison, une armoire était dédiée aux disques, presque une
armoire scellée, tant écouter de la musique était éloigné de notre quotidien.
Les parents ont une large collection chansons françaises, plutôt orientée
chansons à texte avec du Jean Ferrat, du Georges Moustaki, du Claude Nougaro,
du Charles Aznavour. Invariablement quand les parents reçoivent, mon père
enclenche du Georges Brassens, le disque le plus usé. Cette fois, Vincent arrive
avec du Boy George et du Michael Jackson. C'est comme cette escapade à Paris:
inattendu. C'est la claque de ce nouveau monde refoulé: exit notre enfance
construite sur les bases de Molière, on passe à l'anglais, directement, sur
tous les disques. C'est un appel à l'avenir. On sent cette force, cette
tendance se confirmer d'année en année. Ces 2 disques, c'est le rappel de ce
que demain sera. Ce sera différent, et incertain. Le premier est un anglais qui
rêve d'être une anglaise. Et le second est aussi clairement noir que sa peau
est claire. Le monde se cherche, veut s'affirmer. Il veut autre chose. Vincent
est comme ce Nouveau Monde.
dimanche 18 septembre 1988
10- Le baron rouge
Dans notre nouvelle maison, Vincent a la chambre verte, et
moi la bleue. Les premiers jours, nos parents nous ont demandé de choisir notre
chambre. Génial, des mois qu'ils nous répétaient que nous allions enfin avoir
notre chambre chacun, que pour nous. Moi, ça me stressait énormément cette
histoire. Le moment arrive, il faut choisir. On monte par l'escalier extérieur.
Laquelle tu veux, il me demande. Je ne sais pas, mais je devine le piège. Je ne
veux pas répondre. Il s'impatiente. Je choisis la bleue car je ne sais pas. Il
est content, il voulait la verte. Je n'ai pas compris le piège.
Les jours passent, et chacun place ses posters dans sa
chambre. Pas d'hésitation pour moi. La France vient de gagner l'Euro 1984. Et
les jeux olympiques. C'est moins prestigieux, mais il y avait Bijotat dans
l'équipe. En premier, je punaise mon préféré, Joël Bats. Le gardien de but.
Comme moi. Oui, j'ai choisi de faire du foot. Comme Vincent. Et j'ai choisi le
poste de gardien. Comme lui! Ensuite en numéro 2, c'est Bossis, il est
défenseur, il a le look Seventies, et il me rappelle Séville 1982 et
Saint-Arnac. Evidemment je mets aussi Platini. Je rentre dans la chambre verte.
Un poster d'avion passant sous la tour Eiffel et le pont de Brooklyn. Ca sort
d'où, ces trucs? C'est une trahison. Notre vie, notre fierté, nos week-ends,
mon enfance, c'est le foot voyons. C'est une trahison terrible. Je comprends
alors le piège. Vincent a quitté le monde de notre enfance, et je ne suis pas
d'accord. Je déteste la chambre verte et New York.
lundi 13 juin 1988
Skate board sans moteur
Mars 1988, à Grenoble
Oeil pour oeil,
bras pour bras. Nous sommes en 1988, devant la basilique du Sacré Cœur à
Grenoble, rue Jean Macé. Marianne vient de faire sa première communion. Vincent
en bon samaritain n'arrête pas de ricaner depuis 3 quarts d'heures. Le départ
en Skate Board est imminent. Le chemin de croix arrive...
dimanche 12 juin 1988
9- Planche à roulettes
Touche à tout, insatiable, pitre, bonimenteur, le voilà
embarqué dans un de ses moments privilégiés: assister à la première communion
de sa cousine Marianne. Evidemment il exècre le symbole, mais rit de grand
cœur de la pitrerie du moment, des dévots qu'il méprise, et du curé qui ne vaut
pas trois sous par définition. Il fait froid à Grenoble, c'est encore l'hiver.
Mon père passe un temps infini avec le clodo à la porte de l'église. L'honneur
de lui donner non pas trois pièces, c'est ridicule, mais un cigarillo. Ca c'est
génial, élégant. Et la causette démarre avec le gars. Cinq minutes, dix
minutes. J'adore mon père. Il m'expliquera ensuite dix fois combien le gars
préfère un cigarillo à dix francs. Je ne me lasse pas de cette analyse
sociologique. Dernier jour avant le retour. Trop de repas, trop de sucre. La
dernière balade. Mais d'où sort ce skate board. C'est tout nouveau au milieu
des années 80. J'en avais vu furtivement sur des pochettes d'album de chanteur
américain. Mais un pour de vrai! Ah non, je ne veux pas essayer, ce n'est pas
mon monde. Vincent, il adore. Evidemment, il le monopolise. C'est un truc
nouveau, c'est génial, tout le monde le regarde. Et c'est du made in USA, le
top dans les années 80. Catastrophe. Sur un passage piéton anodin, 5 mètres
devant moi. Je n'ai rien vu. La chute et le bras qui se fracasse sur le rebord
du trottoir. Rien que de très banal. Mon père se précipite. Il soulève le bras
par le coude. L'avant bras se plie en deux. Analyse rapide, ça doit être cassé.
Vincent hurle. Bientôt le camion de pompier hurle aussi. Grand stress dans la
famille. Comment on fait, qui monte, qui y va avec le petit? Il crie depuis 15
minutes, c'est la panique. Le soir, on est tous à l'hôpital. Mon père doit
signer une décharge. Vincent va être anesthésié. L'hôpital ne peut être tenu
responsable si ça tourne mal. C'est quoi ce papier, ce n'est pas normal. Tout
le monde en parle à demi-mot. On me prend à part, on me dit le secret. Nouvel
affolement. C'est mon premier contact avec un hôpital. J'ai l'impression que les
parents en savent autant que moi sur le mode de fonctionnement dans ce genre
d'établissement. Tant pis, le petit a mal. Vite il faut agir. Allez les autres,
il faut rentrer. Vous gênez. Il n'y a rien à voir. Le lendemain, Vincent a un
plâtre au bras. C'est trop génial, on peut écrire dessus avec un feutre. Quoi
moi? Euh je ne sais pas. J'écris Vive les maladroits. Dominique. J'adore son plâtre. Il va le garder
sacrément longtemps. Je deviens jaloux de tous les messages qu'il récolte sur
ce plâtre. Quel héros, mon frère.
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