lundi 8 mai 1995

Tous ensemble

Mai 1995, à Aguts




L'Audi A4 part pour la traversée depuis Aguts jusqu'à la capitale. Papaïx va resquiller au retour, sur les conseils de mon père, en prenant un train pour Castres, bondé, mais gratuit. Heureusement, il assistera aux présentations matinales du jeune couple de l'EPF.

dimanche 7 mai 1995

32- La gendarmette

Mai 1995. Tous ensemble, tous! Incroyable, le Castres Olympique se hisse en finale du Top14 cette année. Génial, les couleurs de ma ville natale en haut de l'affiche. Le Tarn qui a vaillamment battu Perpignan puis Toulon. Les voila en finale au Parc des Princes face à Toulouse. Je ne suis pas vraiment le rugby, mais cette année-là je suis quand même fier pour ma région. Vincent est parisien depuis 1 an. Il a toujours légèrement dédaigné ces empoignades de Gascons en short, un peu plouc, trop nature, et l'année vécu à Paris a fini de briser ce cordon culturel sudouestique. Ce n'est pas le cas de mon père. Il fait même le déplacement, entre hommes. Le voila parti avec quelques anciens, des costauds, il y a Roland, Jacques Papaïx, l'homme au nom pagnolesque, et Pech le gendarme de Cadix, que je ne connais absolument pas, pas plus que le précédent. Vincent non plus.
A la fin du match, tout ce beau monde va rendre visite à Vincent. Quand même! Quand on est monté à Paris, on va voir le pitchou. Vincent est à mille lieux de cette communion sportive!
J'aurai tant aimé assister à la scène. Papa l'a raconté 40 fois, et Vincent reprise 80 fois. Vincent habite dans un tout petit studio, une salle cuisine salon chambre, et une autre pièce minuscule salle de bain toilette. Il est encore tôt, ce dimanche matin. Ca sonne, tout ce beau monde déboule dans le studio, il faut prendre place, j'imagine la valse des chaises pour arriver à faire asseoir tout le monde. Roland va aux toilettes. C'est où? Moment gêné. C'est évidemment l'autre pièce. Vincent ne dit rien. Roland revient tout surpris et s'exclame: il y a une jeune fille dans tes wc! Vincent avait caché en hâte Christelle son amoureuse à l'arrivée de l'équipe méridionale. Roméo et Juliette surpris par Philippe Sella, André Boniface, Didier Camberabero et Pierre Albaladejo.

jeudi 30 mars 1995

Un polytechnicien bien entouré

Juillet 1998, à Sceaux




Les parents poussent pour faire les études les plus longues, en général. L'affront du défi paternel est balayé par la remise du précieux papier. Les Français ne jettent pas leur chapeau, la garden-party est faiblement sonorisée pour l'occasion, mais l'émotion du passage de rite est préservée. La vie étudiante a vécu, tout reste à construire.

mercredi 29 mars 1995

31- Ad hoc

Enfin Paris. C'est comme une évidence. Appartement à soi, page blanche, nouvelle aventure, belle et prometteuse. Comme le nom de l'école. Ecole Polytechnique Féminine. Ecole qui vient d'ouvrir son recrutement à des porteurs d'autres hormones. L'école s'est rebaptisée EPF, sans arriver à trouver sa signification. J'adore ce cadre anachronique. L'ouverture reste maîtrisée dans la promotion, 100 filles, 2 garçons, dont Vincent. 1 an plus tard, Vincent m'invite chez lui. Il est de nouveau actif pour être délégué. En école, c'est sérieux, c'est l'élection du bureau des élèves. Il y a toute une campagne électorale. J'ai une caméra vidéo. Ou plutôt le club vidéo du lycée de Revel a une caméra vidéo. Je pars soutenir la liste Ad Hoc. Je passe 5 jours fantastiques. Vol de la liste des événements des concurrents à la photocopieuse. Céline est furieuse. Natacha du rez-de-chaussée veut lire la pièce de théâtre que j'ai écrite dans le train en venant. Marie nous invite à un apéro repas pizza. Je croise la fille de la machine à laver. On passe une soirée à regarder Capital à Centrale avec Adil le copain de mon frère en imaginant des business à devenir les rois du pétrole demain. Mais la moitié des discussions sur les business est dédiée à des commentaires sur les filles de l'EPF. Vincent m'explique les objets et l'informatique. Il m'explique, c'est simple. Tout est là, devant nous. Les filles, l'argent, l'espoir. Je plane. Vincent est élu.

dimanche 6 mars 1994

30- Le dindon de la farce

Vincent a 20 ans. Deux années passées en classe préparatoire scientifique le lancent dans la mode des calculs utiles. Après les calculs sur les nuitées, il me propose le calcul des dix mille jours de vie, autrement plus important que les 20 ans me précise-t-il. Les 10.000 jours, c'est la fête que nous ne célèbrerons donc jamais, il m'enverra bien plus tard, en 2002, un SMS tardif pour m'indiquer qu'il abordait les 10.400 jours, la date fatidique tant débattue trop jeune ayant finalement été complètement oubliée. L'originalité est un combat de tous les instants. Mais l'arithmétique continue à le préoccuper. Combien de temps ai-je passé à table? Il me lance la question dans la salle à manger de Cadix, chez les grands-parents. On vient de s'asseoir. C'est dimanche. On a l'habitude, et on sait qu'on n'est pas prêt de se dégourdir les jambes. Plusieurs étapes à base de pâté, de saucisse, de poulet ou de bifteck nous attendent. L'épreuve de calcul mental ne m'enthousiasme pas. Dix minutes déjà qu'il m'abreuve d'hypothèses improbables sur le temps de coupe d'une saucisse ou la durée moyenne de consommation de la croustade. Les tomates farcies de mamie arrivent. J'ai besoin de compenser. Je démarre avec 2 englouties en un temps record. Il m'interpelle, me réprimande, m'accuse de fausser les calculs avec ma goinfrerie. Je souris. J'objecte que pour bien compter, il faut manger un nombre significatif d'échantillons. Le jeu s'enclenche. Le plat de tomates farcies est immense. Au moins 40 tomates sont devant nous. Le compteur tourne, 10 pour toi, 10 pour moi. Mon corps me dit d'arrêter ce défi puéril, son sourire narquois m'indique qu'il faut poursuivre. Il triche, c'est lui qui sert les tomates et il me donne les plus grandes. J'exige un arbitrage indépendant. La querelle rebondit sur les calices des tomates qui sont inclus dans le concours. Les 5 sépales doivent être consommés pour valider chaque point. Vincent souhaite au contraire qu'ils soient conservés tel un trophée, ce qui permet d'attester de chaque tomate dévorée. Les femmes à gauche de la pièce se passionnent alors pour la recette des chapeaux des tomates, sur la quantité de chapelure et surtout de beurre à inclure, pour les hommes à droite, la discussion tourne autour du catalogue officiel des variétés de tomates qui se réduit d'années en années. J'ai mal. Les 16 pédoncules de tomate dans mon assiette font souffrir mon estomac. Vincent recompte, il en a 15, et il repousse la dernière proposition de mamie pour le resservir. J'ai gagné. Sans joie immédiate. Pour ne pas brusquer mon corps. Je ne sais même pas combien de temps cette scène a duré, ce n'est pas bon pour notre calcul. Maman est gênée de notre immaturité, papa est amusé pour les mêmes raisons. Enfin mamie est fière de notre appétit pour sa cuisine, gage de bonne santé. Elle sort chercher le jambonneau à la mayonnaise. Je réalise que l'immaturité est aussi un combat de tous les instants. 

dimanche 8 août 1993

Un freinage épineux


Juillet 1991, à Novalaise




1991: Novalaise, sur la route de Yenne, devant le Perret. Vincent vient d'arrêter le test du Skate Board à moteur. Nous voila parti pour une aventure cycliste des plus périlleuses. Vincent veut absolument me montrer qu'il connaît les secrets des alentours depuis son stage comme commis au restaurant la Bergerie 1 an plus tôt.

samedi 7 août 1993

29- La roue et le frein

Papa l'a décidé. Nous allons à Novalaise ce mois d'août, c'est pour l'occasion d'une fête d'anniversaire de mariage d'oncle et tante. Nous y allons très rarement à Novalaise. Pourtant, papa nous raconte régulièrement avec beaucoup de nostalgie ses voyages à lui en Savoie quand il était petit. Notre sang savoyard, notre fierté nous rappelle-t-il. Vincent est à l'aise, il connaît beaucoup mieux que moi toute cette famille. En 1990, l'année dernière, il est parti, pour son premier job d'été, travailler dans le restaurant de René, la Bergerie. Il a logé chez Maurice et Yvette, jeunes retraités alors. Il avait oublié de descendre du train à l'arrivée, ça présageait du meilleur. Cette fois, nous voici une nouvelle fois embarqués dans la tournée du Perret, du Menou, chez tante Marie-Thérèse, etc... Au Perret, c'est l'effervescence, le cousin François vient de gagner à l'émission la Roue de la Fortune. Il a décroché de nombreux cadeaux, dont le gros lot, une AX blanche. Il y a beaucoup de monde, la VHS de l'émission tourne en boucle, on en profite, puis les cadeaux sont passés en revue. Vincent retient en particulier le fameux skateboard à moteur, dont la vie commerciale très avant-gardiste n'a toujours pas décollé. Une séance d'essai immédiate sur la route devant la ferme s'organise. Tout le monde rit, le temps passe, Vincent prend l'initiative. Il me défie de monter le pic de l'Epine en bicyclette. Je ne sais de quoi cela ressort, il m'explique qu'il l'avait fait en 90, et que je n'y arriverai pas sans poser le pied par terre. La discussion s'anime avec nos cousins sur cet exploit sportif, ils nous prêtent 2 vélos oranges un peu dans leur jus, et nous voilà parti tous les deux. Je suis Vincent de près, je serai bien incapable de revenir. Vincent se moque de moi car à 500 mètres de l'arrivée, je crois que ça descend déjà tellement la pente était dure. Pas de pause, on redescend déjà vers le lac d'Aiguebelette. Je m'inquiète, mon vélo ne freine pas beaucoup. Vincent m'arrête, il inspecte mon vélo. Nous sommes seuls sur une toute petite route de montagne, quasiment en haut du col, et encore assez loin du village. Il décide d'échanger nos bicyclettes. C'est Vincent, mon grand frère, qui me protège. La descente reprend. Il passe rapidement devant moi. Les freins lâchent au bout de 2 virages. Je l'entends hurler. Il descend à toute vitesse. Il passe les virages à gauche de la route. Une voiture peut surgir en face à tout moment. Il va trop vite. Je ne le vois plus. Une minute passe, je suis seul. Je continue à descendre, très inquiet. Il m'appelle. Il a réussi à filer droit sur un sentier en terre qui remontait, à la sortie d'un virage. Ca l'a arrêté. Ouf. Je veux repartir à pied. Allez, dépêche-toi, me souffle-t-il. Et il repart de plus belle. Je le rejoindrais en bas de la pente, au village. Il fait remarquer aux cousins que le vélo n'a plus de frein. J'acquiesce timidement. Oui, en effet, ils le savent. La journée continue. Sans lui, c'était moi qui partait sans contrôle sur la route du col, et je ne pense pas que j'aurai eu le sang froid de foncer vers ce sentier cabossé. Il m'a sauvé par anticipation.