jeudi 22 août 2002

34- Compacte premium

Je n'ai pas de plus grande fierté que la voiture de mes 18 ans. Mes parents m'ont offert une Talbot. La Talbot Samba Sympa, modèle 1982, avec une bande jaune tout autour du véhicule. Cette voiture respire la nostalgie, avec quelques couleurs vives un peu défraîchies. J'adore le charme suranné de cette voiture dédiée aux balades douces, aux reprises lentes. La firme au T cerclé a repris le châssis de la Peugeot 104, la première voiture de mes parents dont je me souviens. J'ai la nostalgie de cette première voiture, la 104 de Mazamet, blanche, la bagnole du prolot, qui était accompagnée par la sympathique mais spartiate Coccinelle, autre voiture du peuple. Vincent travaille depuis 1 an. Il s'achète une voiture. Ce sera une Audi A3 Sportback, dynamique et nerveuse. Nouvelle rupture avec l'inconscient familial. Mais cette voiture va servir de beaux moments dans ma vie. Vincent me la prête à tour de bras. J'ai l'angoisse de tenir le volant de ce cheval fou. Mais le plaisir est immédiat. La pédale d'accélérateur n'a pas le même répondant que dans mes voitures à moi, la réserve de puissance est là, en stock, prête à servir, bienveillante. Les parents de Rosa viennent cet été 2002 en France. Vincent me pousse, mais prend la voiture, fais le tour de France, enchaîne les kilomètres. Nous voilà partis sur les routes. Paris, Bléré, Cognac, Revel, Montpellier, Lons-le-Saunier, Dijon, Chablis, Sceaux. Génial.

samedi 17 mai 1997

33- Conscription

Papa raconte de temps à autres les péripéties qui l'ont amené d'une demande de service dans la marine vers une affectation sur les pentes des glaciers des Alpes, en béret blanc, comme chasseur alpin. Moins exotique. Et puis il affectera les fameux quelques jours en cellule de détention pour une permission un peu trop longue, que j'avais interprété à l'époque comme un renvoi de mon père pendant ses jeunes années en prison ministérielle. Vincent a lancé très tôt deux fatwas: une contre les religions en particulier la catholique et l'autre contre l'armée en particulier la française. Il est intarissable sur la rigidité des codes de l'armée, l'étonnante biodiversité des appelés, la bêtise des trois jours de sélection et d'orientation, avec ces fameux tests psychotechniques. Il en oublie d'ailleurs son sac à dos dans son AX en arrivant dans la caserne, mais il en ressortira avec le grade d'aspirant, montrant son zèle incohérent lors de cette phase de sélection. A perdre 10 mois, il argumente qu'il préfère les perdre en hurlant des ordres aux autres plutôt que de les recevoir. Tout un programme républicain. Heureusement le temps de manger des pommes arrive, et le tout nouveau président décide très rapidement de professionnaliser l'armée. Vincent est ravi. Mais il va y avoir une période de transition. Vincent est atterré. Il plonge. Six années de transition sont décidées. Il est trop vieux, la France l'appellera, c'est sûr, il sera un des derniers couillons de la République. Il fulmine, et la révolte gronde. Le voilà à manifester dans les rues à l'appel des Sans Nous. L'entêtement est total, l'expérience ne peut être que nulle, un gâchis. Les politiques louvoient, celui qui a un contrat en CDI est automatiquement exempté. Vincent est ravi, il n'aura jamais autant envie de décrocher un boulot. Le service militaire ne se fera pas. Fin d'une époque. En 2000, je suis très content pour Vincent. Il m'avait évidemment convaincu. Il y avait longtemps que l'époque avait changé, m'avait-il expliqué. La jeunesse est aujourd'hui antimilitariste, mondialiste, et généreuse. Nous ne sommes pas des citoyens de la France, mais des citoyens du monde. C'est si bon d'être jeune, insoumis, invincible, et insouciant.

lundi 8 mai 1995

Tous ensemble

Mai 1995, à Aguts




L'Audi A4 part pour la traversée depuis Aguts jusqu'à la capitale. Papaïx va resquiller au retour, sur les conseils de mon père, en prenant un train pour Castres, bondé, mais gratuit. Heureusement, il assistera aux présentations matinales du jeune couple de l'EPF.

dimanche 7 mai 1995

32- La gendarmette

Mai 1995. Tous ensemble, tous! Incroyable, le Castres Olympique se hisse en finale du Top14 cette année. Génial, les couleurs de ma ville natale en haut de l'affiche. Le Tarn qui a vaillamment battu Perpignan puis Toulon. Les voila en finale au Parc des Princes face à Toulouse. Je ne suis pas vraiment le rugby, mais cette année-là je suis quand même fier pour ma région. Vincent est parisien depuis 1 an. Il a toujours légèrement dédaigné ces empoignades de Gascons en short, un peu plouc, trop nature, et l'année vécu à Paris a fini de briser ce cordon culturel sudouestique. Ce n'est pas le cas de mon père. Il fait même le déplacement, entre hommes. Le voila parti avec quelques anciens, des costauds, il y a Roland, Jacques Papaïx, l'homme au nom pagnolesque, et Pech le gendarme de Cadix, que je ne connais absolument pas, pas plus que le précédent. Vincent non plus.
A la fin du match, tout ce beau monde va rendre visite à Vincent. Quand même! Quand on est monté à Paris, on va voir le pitchou. Vincent est à mille lieux de cette communion sportive!
J'aurai tant aimé assister à la scène. Papa l'a raconté 40 fois, et Vincent reprise 80 fois. Vincent habite dans un tout petit studio, une salle cuisine salon chambre, et une autre pièce minuscule salle de bain toilette. Il est encore tôt, ce dimanche matin. Ca sonne, tout ce beau monde déboule dans le studio, il faut prendre place, j'imagine la valse des chaises pour arriver à faire asseoir tout le monde. Roland va aux toilettes. C'est où? Moment gêné. C'est évidemment l'autre pièce. Vincent ne dit rien. Roland revient tout surpris et s'exclame: il y a une jeune fille dans tes wc! Vincent avait caché en hâte Christelle son amoureuse à l'arrivée de l'équipe méridionale. Roméo et Juliette surpris par Philippe Sella, André Boniface, Didier Camberabero et Pierre Albaladejo.

jeudi 30 mars 1995

Un polytechnicien bien entouré

Juillet 1998, à Sceaux




Les parents poussent pour faire les études les plus longues, en général. L'affront du défi paternel est balayé par la remise du précieux papier. Les Français ne jettent pas leur chapeau, la garden-party est faiblement sonorisée pour l'occasion, mais l'émotion du passage de rite est préservée. La vie étudiante a vécu, tout reste à construire.

mercredi 29 mars 1995

31- Ad hoc

Enfin Paris. C'est comme une évidence. Appartement à soi, page blanche, nouvelle aventure, belle et prometteuse. Comme le nom de l'école. Ecole Polytechnique Féminine. Ecole qui vient d'ouvrir son recrutement à des porteurs d'autres hormones. L'école s'est rebaptisée EPF, sans arriver à trouver sa signification. J'adore ce cadre anachronique. L'ouverture reste maîtrisée dans la promotion, 100 filles, 2 garçons, dont Vincent. 1 an plus tard, Vincent m'invite chez lui. Il est de nouveau actif pour être délégué. En école, c'est sérieux, c'est l'élection du bureau des élèves. Il y a toute une campagne électorale. J'ai une caméra vidéo. Ou plutôt le club vidéo du lycée de Revel a une caméra vidéo. Je pars soutenir la liste Ad Hoc. Je passe 5 jours fantastiques. Vol de la liste des événements des concurrents à la photocopieuse. Céline est furieuse. Natacha du rez-de-chaussée veut lire la pièce de théâtre que j'ai écrite dans le train en venant. Marie nous invite à un apéro repas pizza. Je croise la fille de la machine à laver. On passe une soirée à regarder Capital à Centrale avec Adil le copain de mon frère en imaginant des business à devenir les rois du pétrole demain. Mais la moitié des discussions sur les business est dédiée à des commentaires sur les filles de l'EPF. Vincent m'explique les objets et l'informatique. Il m'explique, c'est simple. Tout est là, devant nous. Les filles, l'argent, l'espoir. Je plane. Vincent est élu.

dimanche 6 mars 1994

30- Le dindon de la farce

Vincent a 20 ans. Deux années passées en classe préparatoire scientifique le lancent dans la mode des calculs utiles. Après les calculs sur les nuitées, il me propose le calcul des dix mille jours de vie, autrement plus important que les 20 ans me précise-t-il. Les 10.000 jours, c'est la fête que nous ne célèbrerons donc jamais, il m'enverra bien plus tard, en 2002, un SMS tardif pour m'indiquer qu'il abordait les 10.400 jours, la date fatidique tant débattue trop jeune ayant finalement été complètement oubliée. L'originalité est un combat de tous les instants. Mais l'arithmétique continue à le préoccuper. Combien de temps ai-je passé à table? Il me lance la question dans la salle à manger de Cadix, chez les grands-parents. On vient de s'asseoir. C'est dimanche. On a l'habitude, et on sait qu'on n'est pas prêt de se dégourdir les jambes. Plusieurs étapes à base de pâté, de saucisse, de poulet ou de bifteck nous attendent. L'épreuve de calcul mental ne m'enthousiasme pas. Dix minutes déjà qu'il m'abreuve d'hypothèses improbables sur le temps de coupe d'une saucisse ou la durée moyenne de consommation de la croustade. Les tomates farcies de mamie arrivent. J'ai besoin de compenser. Je démarre avec 2 englouties en un temps record. Il m'interpelle, me réprimande, m'accuse de fausser les calculs avec ma goinfrerie. Je souris. J'objecte que pour bien compter, il faut manger un nombre significatif d'échantillons. Le jeu s'enclenche. Le plat de tomates farcies est immense. Au moins 40 tomates sont devant nous. Le compteur tourne, 10 pour toi, 10 pour moi. Mon corps me dit d'arrêter ce défi puéril, son sourire narquois m'indique qu'il faut poursuivre. Il triche, c'est lui qui sert les tomates et il me donne les plus grandes. J'exige un arbitrage indépendant. La querelle rebondit sur les calices des tomates qui sont inclus dans le concours. Les 5 sépales doivent être consommés pour valider chaque point. Vincent souhaite au contraire qu'ils soient conservés tel un trophée, ce qui permet d'attester de chaque tomate dévorée. Les femmes à gauche de la pièce se passionnent alors pour la recette des chapeaux des tomates, sur la quantité de chapelure et surtout de beurre à inclure, pour les hommes à droite, la discussion tourne autour du catalogue officiel des variétés de tomates qui se réduit d'années en années. J'ai mal. Les 16 pédoncules de tomate dans mon assiette font souffrir mon estomac. Vincent recompte, il en a 15, et il repousse la dernière proposition de mamie pour le resservir. J'ai gagné. Sans joie immédiate. Pour ne pas brusquer mon corps. Je ne sais même pas combien de temps cette scène a duré, ce n'est pas bon pour notre calcul. Maman est gênée de notre immaturité, papa est amusé pour les mêmes raisons. Enfin mamie est fière de notre appétit pour sa cuisine, gage de bonne santé. Elle sort chercher le jambonneau à la mayonnaise. Je réalise que l'immaturité est aussi un combat de tous les instants.