mardi 11 février 2014

Postface

40 ans, c'est papa en 1989. Tu as alors 15 ans. Quand je te vois, quand je te croise, trop rarement aujourd'hui, tu me danses le gangnam style, tu continues à dégainer des imitations de Jacques Chirac, ou tu pars pour un petit footing matinal en respectant la stratégie énoncée par Arrazo pour le 400 mètres: à fond au début, à fond à la fin, et à fond au milieu. 15 ans, c'est l'âge sur lequel mes lunettes veulent continuer à te regarder. Le plaisir de la vie, l'envie inexorable de découvrir et de partager, ta générosité naturelle, ton sens du bonheur, oui mes lunettes ont raison. Je suis heureux d'être ton frère.

vendredi 24 juillet 2009

Stealer!

Juillet 2009, à Sedona




Eté 2009, c'est le voyage génial aux USA. Tu as tout organisé, au millimètre. Roadbook en main dès le départ, tout est tracé, et la famille sensée fêter la retraite des parents est emportée sur les traces de son pionnier, qui nous invite à re-parcourir les chemins aventureux de son adolescence. Evidemment quelques imprévus aussi inattendus qu'amusants ont bousculé le Travel Book: le fameux "stealers" aux guichets des aéroports, une ville de Dublin improbable, des achats de carte téléphone qui traînent un peu en longueur, le DVD del Monte à l'accent congolais, le confort suranné du F-GITF de mars 1992 pour le retour.

jeudi 23 juillet 2009

40- Le quai des pêcheurs

Mes parents sont à la retraite tous les deux. Vincent me propose plusieurs cadeaux au choix: un voyage en Scandinavie, un voyage en Indonésie, ou un voyage aux Etats-Unis. L'idée est de partir en mode famille élargie. A 10 au moins. Je préfère opter pour une peinture, mais ma feinte ne tient pas face à sa détermination. Cette fois, il va falloir faire chauffer les passeports. Il prend tout en charge. La présentation de la révélation, les étapes du voyage, les billets d'avion, les locations d'appartement, l'agenda quotidien, même les courses en ligne pour le jour de l'arrivée. Il a évidemment choisi son pays favori. On part 3 semaines en juillet 2009 pour New York puis San Francisco, avec une semaine intercalée en Recreational Vehicle. Ce fut un voyage génial, pour tout le monde, avec mille anecdotes différentes. Je reste marqué par sa capacité d'organisation, hérité du temps du bal du lycée. Le chef de meute est en alerte. La veille, tout est en place dans une pochette de voyage, avec une fiche par jour, tous les numéros, les contacts, les plans de back-up, ... L'excitation à Roissy est déjà palpable, les enfants sont de véritables piles, mais leurs aînés, moi le premier, sont encore plus fébriles, c'est amusant. Vincent portera tout de bout en bout, sans relâche, apportant en plus sa bonne humeur et son sens de l'animation. Les appartements qu'il a loués, notamment celui de San Francisco, me rappelle l'épisode de la Maison des Chevaliers. Tout est d'un luxe délicieux. Légèrement débordant, mais si délicieux. Vincent et Christelle nous font découvrir une partie de leur monde, celui des étés 1994 et 1995, mais aussi celui qui porte leurs rêves futurs. L'énergie déborde. Les enfants inventent le da-da-da, le comptoir d'US Airways tremble devant les lourdes chaussures de papa, la langue de Molière connaît des approximations chez El Monte, les restaurants de Sedona sont multiples, l'hélicoptère survole le grand canyon, 80 dollars sont immédiatement gagnés au Mandalay Bay, les Perez perdent leur emplacement à Monterey, Dublin n'est pas que la capitale de l'Irlande, Lafayette est un général matinal, et la Napa Valley nous offre un dernier verre, avant le retour.

samedi 8 juillet 2006

Un trader à vélo

Juillet 2005, à Château-Thierry




Voisin n'en revient pas. Le trublion sportif et phraseur est un trader à l'énergie indomptable. La finance va se remettre à tourner rond, c'est sûr. Mais l'avenir du monde ne soutient pas l'envie de relancer l'aventure, de boucler le tour de France. L'envie surtout de se défier un cran plus loin, de réussir à traverser le passage piéton sans rouvrir les yeux.

vendredi 7 juillet 2006

39- Du mollet et du beaufort

Les rendez-vous sportifs s'enchaînent. Cette fois, c'est avec papa qu'il s'est mis à organiser le Tour de France en vélo de tourisme. 700 à 800 kms à parcourir en vélo en 1 semaine. La première année, cela les a entraînés de Revel à Novalaise. L'année suivante, le départ était donc à Novalaise. Je rejoins la folle équipe pour la 4eme étape en cet été 2006. Il s'agit cette fois de partir de la Bretagne, et de revenir à Revel. Vincent a un don pour l'organisation. Il a tout prévu. Tous les gîtes de toutes les étapes sont réservés. Les parcours définis par papa sont imprimés et rangés soigneusement dans une pochette dédiée. Je n'ai qu'à me laisser porter par la troupe. Nous sommes 5 cette année-là. L'ambiance est des plus sympas sur les petites routes de France. Le rythme est tranquille. Le plaisir, c'est l'arrivée dans les tables d'hôtes le soir. On prend plaisir à mener grand train. Un matin, on a dormi dans un petit château à côté d'Agen. Les propriétaires de gîtes ont toujours plaisir ou fierté à expliquer leur production locale de confiture. Au petit déjeuner ce jour-là arrive une énorme part de Beaufort. On doit repartir dans les 10 minutes. Le défi est remporté. On est content de nous, et on repart sur nos bolides à pédales en chantant à tue-tête. Le soir, on arrive dans le Tarn-et-Garonne, et on loge dans la Maison des Chevaliers, belle bâtisse 4  étoiles. Les choix de gîtes très select de la part de Vincent pour cette sortie vélo me font sourire. Je profite de l'instant et du décalage. Le temps est suspendu.

dimanche 22 février 2004

Mister the president

Juillet 1995, à Washington DC




Bill Clinton prête sa salle de presse à un ambitieux jeune Frenchie impatient de franchir toutes les barrières de l'impossible. La Limousine, le centre du monde, les frigos géants, la démesure au Camden Yards, l'Amérique offre alors toutes les promesses.

samedi 21 février 2004

38- James Brady

Ce soir Vincent a 30 ans. C'est mercredi. Je bosse depuis 1 an, et ce mercredi là ne fait pas exception. Mes parents sont avec lui, dans le tout nouvel appartement de la rue Saint Denis. Il y a deux ans, c'était un vrai chantier. Impossible d'imaginer le loft que c'est devenu aujourd'hui. C'est un nid des plus agréables, du parquet au sol, de l'inox dans la cuisine ouverte, de belles lumières, le tableau du mariage au mur, la cuisine recherchée de Vincent, et toujours une belle bouteille qui est ouverte. C'est un vrai plaisir de passer une soirée chez lui. Ce soir, c'est les 30 ans. Toute la famille resserrée est là. 30 ans. J'en suis surpris tout l'après-midi. Hier, je me suis décidé à lui acheter un iPod. iPod version 1.0. C'est mon secret, je ne l'ai dit à personne. C'est un tout nouveau joujou, il est sorti à Noël, c'est hors de prix, ça vient des Etats-unis. Juste le cadeau qu'il lui faut, qui lui ressemble. J'arrive très en retard. Je bosse tard, je viens de l'autre côté de la banlieue, je suis crevé et ému du moment. J'ai envie de lui dire mille choses, de faire un discours prodigieux, mais je ne trouve aucun mot. Plus rien. Juste un iPod pour tout dire et rien dire. Quelques jours plus tard, il fête de nouveau son anniversaire, avec tous ces amis. Des flots de gens envahissent l'appartement où nous étions juste 6 quelques jours plus tôt. Il fait doux. Les fenêtres sont ouvertes, on est pourtant en février. La soirée se poursuit dans un restaurant branchouille parisien, pas très loin. On s'y rend à pied. Vincent est assis loin de moi, il se marre, il est entouré tant et plus, il est bien dans ce monde que je ne partage plus avec lui. Je me rends compte de tout ce temps qui est passé, et j'en suis triste à sa place. Le dessert arrive, maman dégaine son cadeau. Ca démarre avec une photo géante de lui du haut de ses 16 ans, devant le micro de la Maison Blanche, dans la press briefing room de Washington. C'est le temps de mon enfance, avec l'histoire de Vincent qui vient de monter dans la Limousine, puis qui va raconter ce choc culturel sympathique dans Que le Meilleur Gagne, que l'on regardait ensemble dans ce temps-là. Tous ces gens ne le connaissent pas comme je le connais. Je sombre.

dimanche 20 juillet 2003

37- Pour la vie

Vincent multiplie les voyages. L'envie d'ailleurs est intarissable. Le projet est partagé avec Christelle. Eté 1994, ils commencent doucement avec l'Italie. L'année suivante, je n'en reviens pas, ils partent à Bali, si loin. Ce n'est que le début. Canada, Norvège, Venezuela, les destinations s'enchaînent. Mais c'est au Maroc que Vincent a le déclic. On est en 2003. Je l'imagine le soir tombant, en bord de mer, coiffé d'un fez ottoman. Il se met à genou. Demande en mariage. Christelle dit oui. Retour au pays, à la tradition, à la culture et aux codes français. Mairie, église, réception. Robe blanche, voiture d'époque noire. Mabou propose la traction, qui retraverse alors héroïquement  la France pour célébrer l'union de Vincent et Christelle. Je suis dans la voiture de papa et maman. On se rend à la mairie. Tout le monde est étrangement tendu dans la voiture. Papa fait une fixation sur la longueur de ses bras de chemise. Je ris du détail. Mais mon bonheur du moment, tu me l'as offert en me demandant d'être ton témoin à la mairie. Je me trouve ridicule d'attacher cette importance à ce sujet. Je suis au mieux apathique à l'idée du mariage, tu m'avais convaincu de ce point quelques années auparavant. Lorsque j'ai appris ton mariage à venir, je n'ai pas osé te demander d'être témoin, par cohérence intellectuelle. Mais lorsque tu me l'as demandé, j'ai été inondé par une vague de soulagement, de joie, de tranquillité. Le moment approche. Je profite de toute mon incohérence, mais j'ai un grand sourire en moi, je suis bien, et heureux de notre proximité.

dimanche 9 mars 2003

36- Paris Country Club

Vincent s'est mis au jogging. Nouvelle lubie. Et comme toujours sur chaque sujet qu'il entreprend, il y met de l'engagement. Il a pas mal grossi ces derniers temps. Mais il dégage une force physique incroyable. Moi, je reste toujours aussi chétif. En plus, cela commence à faire pas mal de temps que je ne fais plus de sport. Heureusement, ces dernières années, Vincent m'a régulièrement invité à des rendez-vous sportifs: un match de foot du dimanche par-ci, une partie de squash par-là, ou une séance de tennis dans un centre huppé. Mais cette fois, c'est carrément pour faire le semi-marathon de Paris qu'il m'interpelle. Je n'en reviens pas, mais j'accepte de participer avec lui. Je pars m'acheter des tennis, je n'ai même plus de chaussures de sport à cette époque-là. Je choisis les moins chères au centre commercial, elles n'ont même pas de lacet, ça me posera problème pour le compteur de passage de la course qu'il fallait fixer à sa chaussure. Pas de chance pour moi. Nous voila sur la ligne de départ de la course. C'est une bousculade incroyable. Je ne suis pas pressé de courir, moi. Vincent m'explique le système des ballons, qui portent des temps de référence. Il est à fond. C'est parti. On fait 5 kms ensemble. J'atteins déjà mes limites. Je m'accroche. Il y a heureusement des quartiers d'orange qui sont distribués. Je m'arrêterai presque pour un petit déjeuner. Mais Vincent enchaîne. On arrive au 10 kms, je commence à voir des étoiles. Je n'en peux plus. Il me souffle qu'il doit accélérer, qu'il m'attend à l'arrivée, et autre chose que je n'ai pas le temps d'entendre. Evidemment, j'aurai dû me douter que sans entraînement depuis 10 ans, je n'allais pas briller. Pourtant j'y croyais. Je suis à la dérive. Des flots de gens me doublent. Tout d'un coup, c'est une fille avec une tenue qui représente le drapeau vénézuélien qui me passe devant. Je m'accroche pour que la France remporte la partie. Impossible. Et je n'en suis qu'au quinzième kms. Les derniers mètres sont un enfer. Je ne pourrai pas monter les escaliers, ni le lendemain, ni le surlendemain. Je retrouve Vincent à la ligne d'arrivée tout reposé. Il est enchanté de l'expérience. Il m'a acheté une bouteille d'eau, et a récupéré les photos du finish. Il veut déjà s'inscrire pour l'an prochain.

jeudi 28 novembre 2002

35- Quaternove

4 mois que je cherche du boulot. Je maudis ce 11 septembre. Vincent s'est installé dans son nouveau rôle de trader. Du très chic boulevard des Italiens, son bureau s'est déplacé dans la  non moins huppée rue Montmartre, juste à deux pas du palais Brogniard qui vient de fermer. Il m'a invité 2 ou 3 fois à partager un repas le midi avec lui. Il fréquente les snacks les plus chics, c'est très loin de mon quotidien d'étudiant. Une nuée de financiers, de brokers et autres loustics l'entourent. Il porte le costume, la chemise soyeuse à boutons de manchette, la cravate au nœud double telle qu'enseigné par papi, il a le verbe haut, le sens de la camaraderie, et le côté chef de meute que je lui connais. J'adore le regarder faire, c'est mon Vincent comme lorsqu'il était à Albi, ou lors des soirées de la Dreuillette. C'est le Vincent au tempérament de feu, à l'humour qui entraîne, et à la générosité débordante. Quelques changements cependant: une cravate en plus et l'accent en moins. Il me fait visiter son bureau, le Desk. J'entre en short et t-shirt dans l'antre de la finance parisienne. Je ne suis pas trop à l'aise, Vincent se marre. C'est l'heure du déjeuner, il m'invite dans un bar à vin tendance, branché, déco. On vient de me proposer un contrat de travail, enfin. Je m'empresse de lui raconter. Il n'est pas convaincu. Il me conseille de ne pas signer. Je suis très surpris, mais je vais suivre son avis. De nouvelles semaines de galère s'enchaînent. J'adore mon frère pour cette capacité à se tromper avec beaucoup d'assurance.

jeudi 22 août 2002

34- Compacte premium

Je n'ai pas de plus grande fierté que la voiture de mes 18 ans. Mes parents m'ont offert une Talbot. La Talbot Samba Sympa, modèle 1982, avec une bande jaune tout autour du véhicule. Cette voiture respire la nostalgie, avec quelques couleurs vives un peu défraîchies. J'adore le charme suranné de cette voiture dédiée aux balades douces, aux reprises lentes. La firme au T cerclé a repris le châssis de la Peugeot 104, la première voiture de mes parents dont je me souviens. J'ai la nostalgie de cette première voiture, la 104 de Mazamet, blanche, la bagnole du prolot, qui était accompagnée par la sympathique mais spartiate Coccinelle, autre voiture du peuple. Vincent travaille depuis 1 an. Il s'achète une voiture. Ce sera une Audi A3 Sportback, dynamique et nerveuse. Nouvelle rupture avec l'inconscient familial. Mais cette voiture va servir de beaux moments dans ma vie. Vincent me la prête à tour de bras. J'ai l'angoisse de tenir le volant de ce cheval fou. Mais le plaisir est immédiat. La pédale d'accélérateur n'a pas le même répondant que dans mes voitures à moi, la réserve de puissance est là, en stock, prête à servir, bienveillante. Les parents de Rosa viennent cet été 2002 en France. Vincent me pousse, mais prend la voiture, fais le tour de France, enchaîne les kilomètres. Nous voilà partis sur les routes. Paris, Bléré, Cognac, Revel, Montpellier, Lons-le-Saunier, Dijon, Chablis, Sceaux. Génial.

samedi 17 mai 1997

33- Conscription

Papa raconte de temps à autres les péripéties qui l'ont amené d'une demande de service dans la marine vers une affectation sur les pentes des glaciers des Alpes, en béret blanc, comme chasseur alpin. Moins exotique. Et puis il affectera les fameux quelques jours en cellule de détention pour une permission un peu trop longue, que j'avais interprété à l'époque comme un renvoi de mon père pendant ses jeunes années en prison ministérielle. Vincent a lancé très tôt deux fatwas: une contre les religions en particulier la catholique et l'autre contre l'armée en particulier la française. Il est intarissable sur la rigidité des codes de l'armée, l'étonnante biodiversité des appelés, la bêtise des trois jours de sélection et d'orientation, avec ces fameux tests psychotechniques. Il en oublie d'ailleurs son sac à dos dans son AX en arrivant dans la caserne, mais il en ressortira avec le grade d'aspirant, montrant son zèle incohérent lors de cette phase de sélection. A perdre 10 mois, il argumente qu'il préfère les perdre en hurlant des ordres aux autres plutôt que de les recevoir. Tout un programme républicain. Heureusement le temps de manger des pommes arrive, et le tout nouveau président décide très rapidement de professionnaliser l'armée. Vincent est ravi. Mais il va y avoir une période de transition. Vincent est atterré. Il plonge. Six années de transition sont décidées. Il est trop vieux, la France l'appellera, c'est sûr, il sera un des derniers couillons de la République. Il fulmine, et la révolte gronde. Le voilà à manifester dans les rues à l'appel des Sans Nous. L'entêtement est total, l'expérience ne peut être que nulle, un gâchis. Les politiques louvoient, celui qui a un contrat en CDI est automatiquement exempté. Vincent est ravi, il n'aura jamais autant envie de décrocher un boulot. Le service militaire ne se fera pas. Fin d'une époque. En 2000, je suis très content pour Vincent. Il m'avait évidemment convaincu. Il y avait longtemps que l'époque avait changé, m'avait-il expliqué. La jeunesse est aujourd'hui antimilitariste, mondialiste, et généreuse. Nous ne sommes pas des citoyens de la France, mais des citoyens du monde. C'est si bon d'être jeune, insoumis, invincible, et insouciant.

lundi 8 mai 1995

Tous ensemble

Mai 1995, à Aguts




L'Audi A4 part pour la traversée depuis Aguts jusqu'à la capitale. Papaïx va resquiller au retour, sur les conseils de mon père, en prenant un train pour Castres, bondé, mais gratuit. Heureusement, il assistera aux présentations matinales du jeune couple de l'EPF.

dimanche 7 mai 1995

32- La gendarmette

Mai 1995. Tous ensemble, tous! Incroyable, le Castres Olympique se hisse en finale du Top14 cette année. Génial, les couleurs de ma ville natale en haut de l'affiche. Le Tarn qui a vaillamment battu Perpignan puis Toulon. Les voila en finale au Parc des Princes face à Toulouse. Je ne suis pas vraiment le rugby, mais cette année-là je suis quand même fier pour ma région. Vincent est parisien depuis 1 an. Il a toujours légèrement dédaigné ces empoignades de Gascons en short, un peu plouc, trop nature, et l'année vécu à Paris a fini de briser ce cordon culturel sudouestique. Ce n'est pas le cas de mon père. Il fait même le déplacement, entre hommes. Le voila parti avec quelques anciens, des costauds, il y a Roland, Jacques Papaïx, l'homme au nom pagnolesque, et Pech le gendarme de Cadix, que je ne connais absolument pas, pas plus que le précédent. Vincent non plus.
A la fin du match, tout ce beau monde va rendre visite à Vincent. Quand même! Quand on est monté à Paris, on va voir le pitchou. Vincent est à mille lieux de cette communion sportive!
J'aurai tant aimé assister à la scène. Papa l'a raconté 40 fois, et Vincent reprise 80 fois. Vincent habite dans un tout petit studio, une salle cuisine salon chambre, et une autre pièce minuscule salle de bain toilette. Il est encore tôt, ce dimanche matin. Ca sonne, tout ce beau monde déboule dans le studio, il faut prendre place, j'imagine la valse des chaises pour arriver à faire asseoir tout le monde. Roland va aux toilettes. C'est où? Moment gêné. C'est évidemment l'autre pièce. Vincent ne dit rien. Roland revient tout surpris et s'exclame: il y a une jeune fille dans tes wc! Vincent avait caché en hâte Christelle son amoureuse à l'arrivée de l'équipe méridionale. Roméo et Juliette surpris par Philippe Sella, André Boniface, Didier Camberabero et Pierre Albaladejo.

jeudi 30 mars 1995

Un polytechnicien bien entouré

Juillet 1998, à Sceaux




Les parents poussent pour faire les études les plus longues, en général. L'affront du défi paternel est balayé par la remise du précieux papier. Les Français ne jettent pas leur chapeau, la garden-party est faiblement sonorisée pour l'occasion, mais l'émotion du passage de rite est préservée. La vie étudiante a vécu, tout reste à construire.

mercredi 29 mars 1995

31- Ad hoc

Enfin Paris. C'est comme une évidence. Appartement à soi, page blanche, nouvelle aventure, belle et prometteuse. Comme le nom de l'école. Ecole Polytechnique Féminine. Ecole qui vient d'ouvrir son recrutement à des porteurs d'autres hormones. L'école s'est rebaptisée EPF, sans arriver à trouver sa signification. J'adore ce cadre anachronique. L'ouverture reste maîtrisée dans la promotion, 100 filles, 2 garçons, dont Vincent. 1 an plus tard, Vincent m'invite chez lui. Il est de nouveau actif pour être délégué. En école, c'est sérieux, c'est l'élection du bureau des élèves. Il y a toute une campagne électorale. J'ai une caméra vidéo. Ou plutôt le club vidéo du lycée de Revel a une caméra vidéo. Je pars soutenir la liste Ad Hoc. Je passe 5 jours fantastiques. Vol de la liste des événements des concurrents à la photocopieuse. Céline est furieuse. Natacha du rez-de-chaussée veut lire la pièce de théâtre que j'ai écrite dans le train en venant. Marie nous invite à un apéro repas pizza. Je croise la fille de la machine à laver. On passe une soirée à regarder Capital à Centrale avec Adil le copain de mon frère en imaginant des business à devenir les rois du pétrole demain. Mais la moitié des discussions sur les business est dédiée à des commentaires sur les filles de l'EPF. Vincent m'explique les objets et l'informatique. Il m'explique, c'est simple. Tout est là, devant nous. Les filles, l'argent, l'espoir. Je plane. Vincent est élu.

dimanche 6 mars 1994

30- Le dindon de la farce

Vincent a 20 ans. Deux années passées en classe préparatoire scientifique le lancent dans la mode des calculs utiles. Après les calculs sur les nuitées, il me propose le calcul des dix mille jours de vie, autrement plus important que les 20 ans me précise-t-il. Les 10.000 jours, c'est la fête que nous ne célèbrerons donc jamais, il m'enverra bien plus tard, en 2002, un SMS tardif pour m'indiquer qu'il abordait les 10.400 jours, la date fatidique tant débattue trop jeune ayant finalement été complètement oubliée. L'originalité est un combat de tous les instants. Mais l'arithmétique continue à le préoccuper. Combien de temps ai-je passé à table? Il me lance la question dans la salle à manger de Cadix, chez les grands-parents. On vient de s'asseoir. C'est dimanche. On a l'habitude, et on sait qu'on n'est pas prêt de se dégourdir les jambes. Plusieurs étapes à base de pâté, de saucisse, de poulet ou de bifteck nous attendent. L'épreuve de calcul mental ne m'enthousiasme pas. Dix minutes déjà qu'il m'abreuve d'hypothèses improbables sur le temps de coupe d'une saucisse ou la durée moyenne de consommation de la croustade. Les tomates farcies de mamie arrivent. J'ai besoin de compenser. Je démarre avec 2 englouties en un temps record. Il m'interpelle, me réprimande, m'accuse de fausser les calculs avec ma goinfrerie. Je souris. J'objecte que pour bien compter, il faut manger un nombre significatif d'échantillons. Le jeu s'enclenche. Le plat de tomates farcies est immense. Au moins 40 tomates sont devant nous. Le compteur tourne, 10 pour toi, 10 pour moi. Mon corps me dit d'arrêter ce défi puéril, son sourire narquois m'indique qu'il faut poursuivre. Il triche, c'est lui qui sert les tomates et il me donne les plus grandes. J'exige un arbitrage indépendant. La querelle rebondit sur les calices des tomates qui sont inclus dans le concours. Les 5 sépales doivent être consommés pour valider chaque point. Vincent souhaite au contraire qu'ils soient conservés tel un trophée, ce qui permet d'attester de chaque tomate dévorée. Les femmes à gauche de la pièce se passionnent alors pour la recette des chapeaux des tomates, sur la quantité de chapelure et surtout de beurre à inclure, pour les hommes à droite, la discussion tourne autour du catalogue officiel des variétés de tomates qui se réduit d'années en années. J'ai mal. Les 16 pédoncules de tomate dans mon assiette font souffrir mon estomac. Vincent recompte, il en a 15, et il repousse la dernière proposition de mamie pour le resservir. J'ai gagné. Sans joie immédiate. Pour ne pas brusquer mon corps. Je ne sais même pas combien de temps cette scène a duré, ce n'est pas bon pour notre calcul. Maman est gênée de notre immaturité, papa est amusé pour les mêmes raisons. Enfin mamie est fière de notre appétit pour sa cuisine, gage de bonne santé. Elle sort chercher le jambonneau à la mayonnaise. Je réalise que l'immaturité est aussi un combat de tous les instants. 

dimanche 8 août 1993

Un freinage épineux


Juillet 1991, à Novalaise




1991: Novalaise, sur la route de Yenne, devant le Perret. Vincent vient d'arrêter le test du Skate Board à moteur. Nous voila parti pour une aventure cycliste des plus périlleuses. Vincent veut absolument me montrer qu'il connaît les secrets des alentours depuis son stage comme commis au restaurant la Bergerie 1 an plus tôt.

samedi 7 août 1993

29- La roue et le frein

Papa l'a décidé. Nous allons à Novalaise ce mois d'août, c'est pour l'occasion d'une fête d'anniversaire de mariage d'oncle et tante. Nous y allons très rarement à Novalaise. Pourtant, papa nous raconte régulièrement avec beaucoup de nostalgie ses voyages à lui en Savoie quand il était petit. Notre sang savoyard, notre fierté nous rappelle-t-il. Vincent est à l'aise, il connaît beaucoup mieux que moi toute cette famille. En 1990, l'année dernière, il est parti, pour son premier job d'été, travailler dans le restaurant de René, la Bergerie. Il a logé chez Maurice et Yvette, jeunes retraités alors. Il avait oublié de descendre du train à l'arrivée, ça présageait du meilleur. Cette fois, nous voici une nouvelle fois embarqués dans la tournée du Perret, du Menou, chez tante Marie-Thérèse, etc... Au Perret, c'est l'effervescence, le cousin François vient de gagner à l'émission la Roue de la Fortune. Il a décroché de nombreux cadeaux, dont le gros lot, une AX blanche. Il y a beaucoup de monde, la VHS de l'émission tourne en boucle, on en profite, puis les cadeaux sont passés en revue. Vincent retient en particulier le fameux skateboard à moteur, dont la vie commerciale très avant-gardiste n'a toujours pas décollé. Une séance d'essai immédiate sur la route devant la ferme s'organise. Tout le monde rit, le temps passe, Vincent prend l'initiative. Il me défie de monter le pic de l'Epine en bicyclette. Je ne sais de quoi cela ressort, il m'explique qu'il l'avait fait en 90, et que je n'y arriverai pas sans poser le pied par terre. La discussion s'anime avec nos cousins sur cet exploit sportif, ils nous prêtent 2 vélos oranges un peu dans leur jus, et nous voilà parti tous les deux. Je suis Vincent de près, je serai bien incapable de revenir. Vincent se moque de moi car à 500 mètres de l'arrivée, je crois que ça descend déjà tellement la pente était dure. Pas de pause, on redescend déjà vers le lac d'Aiguebelette. Je m'inquiète, mon vélo ne freine pas beaucoup. Vincent m'arrête, il inspecte mon vélo. Nous sommes seuls sur une toute petite route de montagne, quasiment en haut du col, et encore assez loin du village. Il décide d'échanger nos bicyclettes. C'est Vincent, mon grand frère, qui me protège. La descente reprend. Il passe rapidement devant moi. Les freins lâchent au bout de 2 virages. Je l'entends hurler. Il descend à toute vitesse. Il passe les virages à gauche de la route. Une voiture peut surgir en face à tout moment. Il va trop vite. Je ne le vois plus. Une minute passe, je suis seul. Je continue à descendre, très inquiet. Il m'appelle. Il a réussi à filer droit sur un sentier en terre qui remontait, à la sortie d'un virage. Ca l'a arrêté. Ouf. Je veux repartir à pied. Allez, dépêche-toi, me souffle-t-il. Et il repart de plus belle. Je le rejoindrais en bas de la pente, au village. Il fait remarquer aux cousins que le vélo n'a plus de frein. J'acquiesce timidement. Oui, en effet, ils le savent. La journée continue. Sans lui, c'était moi qui partait sans contrôle sur la route du col, et je ne pense pas que j'aurai eu le sang froid de foncer vers ce sentier cabossé. Il m'a sauvé par anticipation.

jeudi 1 juillet 1993

Un secret en héritage

Juillet 1993, à Novalaise




Papi prend du bon temps et se laisse traîner chaque matin par l'oncle Maurice au café du coin pour commenter l'actualité en sifflotant quelques canons. L'air pur et vivifiant d'Aiguebelette nous laisse perplexes. Le vin blanc et le soleil ne nous éclairent en rien sur les turpitudes à venir de la vie de propriétaires.