Bill Clinton
prête sa salle de presse à un ambitieux jeune Frenchie impatient de franchir
toutes les barrières de l'impossible. La Limousine, le centre du monde, les
frigos géants, la démesure au Camden Yards, l'Amérique offre alors toutes les
promesses.
dimanche 22 février 2004
samedi 21 février 2004
38- James Brady
Ce soir Vincent a 30 ans. C'est mercredi. Je bosse depuis 1
an, et ce mercredi là ne fait pas exception. Mes parents sont avec lui, dans le
tout nouvel appartement de la rue Saint Denis. Il y a deux ans, c'était un vrai
chantier. Impossible d'imaginer le loft que c'est devenu aujourd'hui. C'est un
nid des plus agréables, du parquet au sol, de l'inox dans la cuisine ouverte,
de belles lumières, le tableau du mariage au mur, la cuisine recherchée de
Vincent, et toujours une belle bouteille qui est ouverte. C'est un vrai plaisir
de passer une soirée chez lui. Ce soir, c'est les 30 ans. Toute la famille
resserrée est là. 30 ans. J'en suis surpris tout l'après-midi. Hier, je me suis
décidé à lui acheter un iPod. iPod version 1.0. C'est mon secret, je ne l'ai
dit à personne. C'est un tout nouveau joujou, il est sorti à Noël, c'est hors
de prix, ça vient des Etats-unis. Juste le cadeau qu'il lui faut, qui lui
ressemble. J'arrive très en retard. Je bosse tard, je viens de l'autre côté de
la banlieue, je suis crevé et ému du moment. J'ai envie de lui dire mille
choses, de faire un discours prodigieux, mais je ne trouve aucun mot. Plus
rien. Juste un iPod pour tout dire et rien dire. Quelques jours plus tard, il
fête de nouveau son anniversaire, avec tous ces amis. Des flots de gens
envahissent l'appartement où nous étions juste 6 quelques jours plus tôt. Il
fait doux. Les fenêtres sont ouvertes, on est pourtant en février. La soirée se
poursuit dans un restaurant branchouille parisien, pas très loin. On s'y rend à
pied. Vincent est assis loin de moi, il se marre, il est entouré tant et plus,
il est bien dans ce monde que je ne partage plus avec lui. Je me rends compte
de tout ce temps qui est passé, et j'en suis triste à sa place. Le dessert
arrive, maman dégaine son cadeau. Ca démarre avec une photo géante de lui du
haut de ses 16 ans, devant le micro de la Maison Blanche, dans la press
briefing room de Washington. C'est le temps de mon enfance, avec l'histoire de
Vincent qui vient de monter dans la Limousine, puis qui va raconter ce choc
culturel sympathique dans Que le Meilleur Gagne, que l'on regardait ensemble
dans ce temps-là. Tous ces gens ne le connaissent pas comme je le connais. Je
sombre.
dimanche 20 juillet 2003
37- Pour la vie
Vincent multiplie les voyages. L'envie d'ailleurs est
intarissable. Le projet est partagé avec Christelle. Eté 1994, ils commencent
doucement avec l'Italie. L'année suivante, je n'en reviens pas, ils partent à
Bali, si loin. Ce n'est que le début. Canada, Norvège, Venezuela, les
destinations s'enchaînent. Mais c'est au Maroc que Vincent a le déclic. On est
en 2003. Je l'imagine le soir tombant, en bord de mer, coiffé d'un fez ottoman.
Il se met à genou. Demande en mariage. Christelle dit oui. Retour au pays, à la
tradition, à la culture et aux codes français. Mairie, église, réception. Robe
blanche, voiture d'époque noire. Mabou propose la traction, qui retraverse
alors héroïquement la France pour
célébrer l'union de Vincent et Christelle. Je suis dans la voiture de papa et
maman. On se rend à la mairie. Tout le monde est étrangement tendu dans la
voiture. Papa fait une fixation sur la longueur de ses bras de chemise. Je ris
du détail. Mais mon bonheur du moment, tu me l'as offert en me demandant d'être
ton témoin à la mairie. Je me trouve ridicule d'attacher cette importance à ce
sujet. Je suis au mieux apathique à l'idée du mariage, tu m'avais convaincu de
ce point quelques années auparavant. Lorsque j'ai appris ton mariage à venir,
je n'ai pas osé te demander d'être témoin, par cohérence intellectuelle. Mais
lorsque tu me l'as demandé, j'ai été inondé par une vague de soulagement, de
joie, de tranquillité. Le moment approche. Je profite de toute mon incohérence,
mais j'ai un grand sourire en moi, je suis bien, et heureux de notre proximité.
dimanche 9 mars 2003
36- Paris Country Club
Vincent s'est mis au jogging. Nouvelle lubie. Et comme
toujours sur chaque sujet qu'il entreprend, il y met de l'engagement. Il a pas
mal grossi ces derniers temps. Mais il dégage une force physique incroyable.
Moi, je reste toujours aussi chétif. En plus, cela commence à faire pas mal de
temps que je ne fais plus de sport. Heureusement, ces dernières années, Vincent
m'a régulièrement invité à des rendez-vous sportifs: un match de foot du dimanche
par-ci, une partie de squash par-là, ou une séance de tennis dans un centre
huppé. Mais cette fois, c'est carrément pour faire le semi-marathon de Paris
qu'il m'interpelle. Je n'en reviens pas, mais j'accepte de participer avec lui.
Je pars m'acheter des tennis, je n'ai même plus de chaussures de sport à cette
époque-là. Je choisis les moins chères au centre commercial, elles n'ont même
pas de lacet, ça me posera problème pour le compteur de passage de la course
qu'il fallait fixer à sa chaussure. Pas de chance pour moi. Nous voila sur la
ligne de départ de la course. C'est une bousculade incroyable. Je ne suis pas
pressé de courir, moi. Vincent m'explique le système des ballons, qui portent
des temps de référence. Il est à fond. C'est parti. On fait 5 kms ensemble.
J'atteins déjà mes limites. Je m'accroche. Il y a heureusement des quartiers
d'orange qui sont distribués. Je m'arrêterai presque pour un petit déjeuner.
Mais Vincent enchaîne. On arrive au 10 kms, je commence à voir des étoiles. Je
n'en peux plus. Il me souffle qu'il doit accélérer, qu'il m'attend à l'arrivée,
et autre chose que je n'ai pas le temps d'entendre. Evidemment, j'aurai dû me
douter que sans entraînement depuis 10 ans, je n'allais pas briller. Pourtant
j'y croyais. Je suis à la dérive. Des flots de gens me doublent. Tout d'un
coup, c'est une fille avec une tenue qui représente le drapeau vénézuélien qui
me passe devant. Je m'accroche pour que la France remporte la partie.
Impossible. Et je n'en suis qu'au quinzième kms. Les derniers mètres sont un
enfer. Je ne pourrai pas monter les escaliers, ni le lendemain, ni le
surlendemain. Je retrouve Vincent à la ligne d'arrivée tout reposé. Il est
enchanté de l'expérience. Il m'a acheté une bouteille d'eau, et a récupéré les
photos du finish. Il veut déjà s'inscrire pour l'an prochain.
jeudi 28 novembre 2002
35- Quaternove
4 mois que je cherche du boulot. Je maudis ce 11 septembre.
Vincent s'est installé dans son nouveau rôle de trader. Du très chic boulevard
des Italiens, son bureau s'est déplacé dans la
non moins huppée rue Montmartre, juste à deux pas du palais Brogniard
qui vient de fermer. Il m'a invité 2 ou 3 fois à partager un repas le midi avec
lui. Il fréquente les snacks les plus chics, c'est très loin de mon quotidien
d'étudiant. Une nuée de financiers, de brokers et autres loustics l'entourent.
Il porte le costume, la chemise soyeuse à boutons de manchette, la cravate au
nœud double telle qu'enseigné par papi, il a le verbe haut, le sens de la
camaraderie, et le côté chef de meute que je lui connais. J'adore le regarder
faire, c'est mon Vincent comme lorsqu'il était à Albi, ou lors des soirées de
la Dreuillette. C'est le Vincent au tempérament de feu, à l'humour qui entraîne,
et à la générosité débordante. Quelques changements cependant: une cravate en
plus et l'accent en moins. Il me fait visiter son bureau, le Desk. J'entre en
short et t-shirt dans l'antre de la finance parisienne. Je ne suis pas trop à
l'aise, Vincent se marre. C'est l'heure du déjeuner, il m'invite dans un bar à
vin tendance, branché, déco. On vient de me proposer un contrat de travail,
enfin. Je m'empresse de lui raconter. Il n'est pas convaincu. Il me conseille
de ne pas signer. Je suis très surpris, mais je vais suivre son avis. De
nouvelles semaines de galère s'enchaînent. J'adore mon frère pour cette
capacité à se tromper avec beaucoup d'assurance.
jeudi 22 août 2002
34- Compacte premium
Je n'ai pas de plus grande fierté que la voiture de mes 18
ans. Mes parents m'ont offert une Talbot. La Talbot Samba Sympa, modèle 1982,
avec une bande jaune tout autour du véhicule. Cette voiture respire la
nostalgie, avec quelques couleurs vives un peu défraîchies. J'adore le charme
suranné de cette voiture dédiée aux balades douces, aux reprises lentes. La
firme au T cerclé a repris le châssis de la Peugeot 104, la première voiture de
mes parents dont je me souviens. J'ai la nostalgie de cette première voiture,
la 104 de Mazamet, blanche, la bagnole du prolot, qui était accompagnée par la
sympathique mais spartiate Coccinelle, autre voiture du peuple. Vincent
travaille depuis 1 an. Il s'achète une voiture. Ce sera une Audi A3 Sportback,
dynamique et nerveuse. Nouvelle rupture avec l'inconscient familial. Mais cette
voiture va servir de beaux moments dans ma vie. Vincent me la prête à tour de
bras. J'ai l'angoisse de tenir le volant de ce cheval fou. Mais le plaisir est
immédiat. La pédale d'accélérateur n'a pas le même répondant que dans mes voitures
à moi, la réserve de puissance est là, en stock, prête à servir, bienveillante.
Les parents de Rosa viennent cet été 2002 en France. Vincent me pousse, mais
prend la voiture, fais le tour de France, enchaîne les kilomètres. Nous voilà
partis sur les routes. Paris, Bléré, Cognac, Revel, Montpellier,
Lons-le-Saunier, Dijon, Chablis, Sceaux. Génial.
samedi 17 mai 1997
33- Conscription
Papa raconte de temps à autres les péripéties qui l'ont
amené d'une demande de service dans la marine vers une affectation sur les
pentes des glaciers des Alpes, en béret blanc, comme chasseur alpin. Moins
exotique. Et puis il affectera les fameux quelques jours en cellule de
détention pour une permission un peu trop longue, que j'avais interprété à
l'époque comme un renvoi de mon père pendant ses jeunes années en prison
ministérielle. Vincent a lancé très tôt deux fatwas: une contre les religions
en particulier la catholique et l'autre contre l'armée en particulier la
française. Il est intarissable sur la rigidité des codes de l'armée,
l'étonnante biodiversité des appelés, la bêtise des trois jours de sélection et
d'orientation, avec ces fameux tests psychotechniques. Il en oublie d'ailleurs son
sac à dos dans son AX en arrivant dans la caserne, mais il en ressortira avec
le grade d'aspirant, montrant son zèle incohérent lors de cette phase de
sélection. A perdre 10 mois, il argumente qu'il préfère les perdre en hurlant
des ordres aux autres plutôt que de les recevoir. Tout un programme
républicain. Heureusement le temps de manger des pommes arrive, et le tout
nouveau président décide très rapidement de professionnaliser l'armée. Vincent
est ravi. Mais il va y avoir une période de transition. Vincent est atterré. Il
plonge. Six années de transition sont décidées. Il est trop vieux, la France
l'appellera, c'est sûr, il sera un des derniers couillons de la République. Il
fulmine, et la révolte gronde. Le voilà à manifester dans les rues à l'appel des
Sans Nous. L'entêtement est total, l'expérience ne peut être que nulle, un
gâchis. Les politiques louvoient, celui qui a un contrat en CDI est
automatiquement exempté. Vincent est ravi, il n'aura jamais autant envie de
décrocher un boulot. Le service militaire ne se fera pas. Fin d'une époque. En
2000, je suis très content pour Vincent. Il m'avait évidemment convaincu. Il y
avait longtemps que l'époque avait changé, m'avait-il expliqué. La jeunesse est
aujourd'hui antimilitariste, mondialiste, et généreuse. Nous ne sommes pas des
citoyens de la France, mais des citoyens du monde. C'est si bon d'être jeune,
insoumis, invincible, et insouciant.
Inscription à :
Articles (Atom)
