jeudi 1 juillet 1993

Un secret en héritage

Juillet 1993, à Novalaise




Papi prend du bon temps et se laisse traîner chaque matin par l'oncle Maurice au café du coin pour commenter l'actualité en sifflotant quelques canons. L'air pur et vivifiant d'Aiguebelette nous laisse perplexes. Le vin blanc et le soleil ne nous éclairent en rien sur les turpitudes à venir de la vie de propriétaires.

mercredi 30 juin 1993

28- La donation

Eté 1993. Les parents s'agitent, et c'est la valse des habits du dimanche. Une grande nouvelle s'annonce. Officielle. Mais sans communication. La rumeur n'enfle pas, car tout le monde sait. Moi, je ne suis pas trop sûr de bien savoir. Mais de toute façon, on n'en parle pas, comme d'un air entendu. Maman va chez le notaire avec papi et mamie. Oui, c'est aujourd'hui le jour de la révélation. Le ton pris par maman est poli, sentencieux, empli de respect.  Mabou fait une donation aux grands-parents. La donation. Totale, globale. Le sceau de 50 ans de vie commune. On s'amuse beaucoup avec Vincent de ce faux mystère, de ce mélange de gaieté, de fierté, et de silence. Evidemment, pour sceller la pièce de théâtre, maman nous prévient que nous ne sommes pas censés être au courant. Pour moi c'est du Marivaux, et c'est du Goldoni pour Vincent. Les grands-parents se font une joie par avance de nous l'annoncer. Ils nous invitent pour l'occasion à une virée en Savoie. Nouveau choc. Une sortie avec nos grands-parents, eux qui n'ont jamais voulu sortir de la région. Grande nouvelle, grand déplacement. On partira à 4, papi, mamie, Vincent, et moi. Rappel de l'importance de garder le secret, qui sera donc révélé au cours du voyage.
Vincent enchaîne les imitations à l'avance sur le scénario de la révélation. Et papi qui siffle, qui regarde tout autour de lui, qui chuchote, et la Sierra qui se met à chauffer. La préparation du voyage est vraiment drôle, il me tarde.
C'est le grand jour du départ. Je ris beaucoup à l'intérieur, je cherche sans cesse le regard complice de Vincent, qui fait mine de démarrer une imitation. A peine 4 heures de route, nous nous arrêtons sur une aire de repos près de Montélimar. C'est la pause repas. Pas de sandwich. La glacière version grands-parents, c'est une réserve à nourriture pour 20 personnes. Il faut déplier la nappe sur la table d'autoroute. A peine le muscat servi, papi prend la parole. Exactement le scenario18 imaginé par Vincent. J'ai envie de rire, je le regarde. Incroyable, il joue le rôle à la virgule près, il est étonné, heureux, fait répéter papi, semble déboussolé, fier, lance des remarques d'un air entendu... Je suis perdu, je ne sais pas faire. Je bloque. On repart, le voyage continue, tout le monde a le cœur léger. Quel comédien.

lundi 18 janvier 1993

Le moteur de la liberté

Juillet 1992, à Cuq-Toulza



Vincent vient d'avoir le bac C, mention AX (mention "ric-rac").
Mon Brevet des Collèges est salué par un VTT tout neuf. 

Maman nous le répète depuis 5 ans. On n'aura pas de mobylette pour nos 16 ans. C'est trop dur pour ses nerfs de maman. Le cadeau, c'est la voiture pour les 18 ans.

Mami s'était empressée de montrer à Vincent le véhicule caché dans la cave de Cadix depuis le mois de mai. Sa générosité lui a toujours empêché de garder un secret plus de 48 heures, ce qui nous fait beaucoup rigoler à l'époque. Notre grand jeu est de deviner quand nous sera révélé le secret que l'on connait déjà.

Le jour du cadeau de l'AX, Vincent fait très sobre. Toute la famille est là, heureuse de lui faire ce cadeau gage de liberté. Vincent feint une surprise et une émotion légère. Il m'explique ensuite sentencieusement que son attitude est le respect minimum qu'il doit à tous au vu de l'effort financier global fait par la famille, et que je ferai mieux de m'en inspirer. Je suis saisi immédiatement d'une forte surprise et d'une forte émotion.

dimanche 17 janvier 1993

27- Le temps des matelas

Les mois passent. Les histoires du week-end continuent. Elles s'amplifient. Vincent est partout. Il est évidemment délégué de classe. Il trouve une caméra vidéo. On regarde des films de cours volés, des séances d'études qui n'en portent que le nom, ses copains viennent à la maison le temps d'un week-end, il y a des sorties ski, et aussi le réveillon qui est organisé à Revel avec ceux d'Albi. Son monde envahit de plus en plus le nôtre. Il est là et pas là. L'année d'après, il a son studio, juste en face de monsieur Lapérouse. Les histoires continuent à se multiplier, se démultiplier, avec la bibliothèque vandalisée au lycée, les blagues de potache. Une fin de week-end avant de repartir, il me dit: tu sais, j'ai dormi cette année plus de nuits à Albi que chez nous. Je suis triste de réaliser ce que je sais. Le temps est passé.

samedi 26 décembre 1992

La nuit de la ligne de commande


24 décembre 1992



Noel 1992 est difficile au réveil. Nous frôlons la nuit blanche avec Vincent. Les années précédentes, on ne dormait pas pour s'amuser à voir les Pères Noëls défiler en douce dans le salon pendant la nuit pour y déposer les cadeaux (notre cousin Jérôme ayant alors moins de 6 ans, le mensonge parental battait encore son plein). Mais cette année-là, c'est Big Blue qui est la cause de nos troubles du sommeil.

vendredi 25 décembre 1992

26- IO.SYS

C'est Noël. L'habitude est prise depuis plusieurs années de fêter cet événement en famille avec les cousins de Grenoble. C'est l'alternance qui est décrétée, une fois la fête a lieu à Grenoble, l'année suivante à Revel, et chaque année nous sommes heureux de retrouver nos cousins. Une année on se déguise, la suivante on se lance dans la réalisation d'un court métrage, on découvre chaque fois une nouvelle activité. Avec notre oncle et notre tante, Gérard et Michelle, nous plongeons avec Vincent dans les délices de la nouvelle France post-Giscardienne, la modernité à la Française. Nous découvrons année après année la véloce Citroën CX, le skateboard, le caméscope à cassette 8mm, le minitel, le caviar, le lecteur de CD, la chaîne MTV, puis l'ordinateur IBM. Et sous la neige, ce sont les années 80 et 90 qui défilent devant nos yeux. En 1989, c'est Ceausescu qui est exécuté entre la dinde et le champagne. Deux ans plus tard, on regarde le drapeau rouge disparaître de Moscou. En 1994, le copilote du vol 8969 fait un saut de 5 mètres sur le tarmac marseillais, et l'Algérie replonge dans la guerre civile. Enfin, en 1999, c'est la tempête Lothar qui vient saluer tous ces changements de l'Ancien Monde, de la guerre froide, des chocs pétroliers, c'est le moment de la Nativité, celle d'un Nouveau Temps. Sous les Alléluias.
En 1992, nous sommes éblouis avec Vincent par la dernière acquisition à Grenoble: un ordinateur IBM. Notre oncle nous explique qu'il a investi dans ce petit bijou hors de prix pour faire jouer notre petit cousin Jérôme, supposé être le chouchou, à Flight Simulator 5.1. Malgré ses 10 ans confirmés, c'est le statut familial de Jérôme qui est surtout confirmé. La nuit de Noël, Vincent s'amusait à me faire veiller pour repérer le balai des pères Noël qui venaient déposer les cadeaux. Il fallait se tapir, ramper, chuchoter, rire en silence, bref tout cela nous amusait beaucoup. Mais cette année-là, nous avions trop grandi pour jouer aux enfants qui font croire qu'ils croient au père Noël. Non, Vincent avait décidé de veiller une nouvelle fois, mais c'était pour profiter de l'ordinateur, et il m'avait sélectionné pour l'accompagner dans cette mission nocturne. Deux heures du matin, et le voilà plongé dans les délices du MS-DOS. Notre clandestinité ne m'est pas confortable. Peu importe, copie de fichier, création de disquette, et je ne sais quelle folie inutile en ligne de commande s'enchaînent. Vincent sait et me le démontre, il a déjà vu tout ça à Albi en classe préparatoire. Je bois ce nouveau savoir, et j'essaie de profiter du plaisir de cette nouvelle découverte. Catastrophe, l'ordinateur se fige, un fichier système a été supprimé, nous voilà dans de beaux draps. C'est la documentation Microsoft que l'on commence à lire à la lampe torche. Les disquettes de secours sont toutes étalées sur la moquette. Il est 3 heures trente du matin quand le fichu tas de ferraille se remet à clignoter correctement. La découverte des cadeaux quelques heures plus tard nous laisse de marbre. Mais on a réussi, tous les deux ensemble.

lundi 19 octobre 1992

25- Bororos

J'ai toujours eu l'angoisse de la réussite scolaire. Moins de 18 sur 20, et je stresse. Panique sur les chiffres, auto-pression permanente. Vincent, pas du tout. Evidemment, à la narration des premiers week-ends à Albi, je doute de l'adaptation de mon frère à l'attendu normatif de la machine éducative française. Surtout celle des classes préparatoires. Ma mère est aussi très inquiète. Comme toujours elle est prête à traverser tous les océans du monde pour donner ne serait-ce qu'une gorgée d'eau à ses enfants. Ma maman est géniale. En l'occurrence, en ce mois d'octobre, sa mission de sauvetage est la rédaction sine die d'un devoir à la maison de français à partir de la lecture de l'ouvrage de Levi-Strauss. Certes Vincent n'a pas lu l'ouvrage. Certes la demande téléphonique à l'aide maternelle est arrivée 48h avant l'échéance. Certes ma mère sacrifie une nuit pour relire le dit ouvrage. Mais le français, attention c'est sa spécialité. Elle met du cœur à l'ouvrage, elle lit, rédige, rature, corrige, recopie. Quelques pauses minimalistes, et elle repart à l'ouvrage pour son fils. Ultime sacrifice, la livraison. C'est après une longue journée de travail à Mazamet, retour à Revel, puis demi-tour vers Albi. 220km dans la journée pour amener la dissertation toute rédigée au fils prodigue. Je suis du voyage. C'est expéditif. Voici la copie, merci au revoir, retour à l'internat, retour à Revel pour les autres. Une semaine après, la sentence tombe. 4 sur 20. On vient d'assassiner maman. Tristes tropiques.