Vincent est en terminale. C'est l'heure du 3eme et dernier
spectacle. Il y a chaque année 3 représentations. Et c'est toujours fin mai. Ce
sont des moments très importants. Maman invite toujours du monde. On mange, et
c'est toute une cérémonie pour aller au spectacle ensuite voir Vincent.
Normalement, ces jours là, Vincent doit être à fond dans son rôle, il doit
dédier sa vie au théâtre. En tout cas, je le fais pour lui. Je suis à fond. En
fin d'après midi, il décide de partir faire du VTT. C'est insensé. Il tombera
dans la rigole, alors qu'il faisait le tour du lac de Saint-Ferréol avec
Pagnon. C'est impardonnable. 2 points de suture par Mériadec. C'est le guidon
qui a cogné à un pont contre une tige métallique. Invraisemblable. Il doit
aller à la salle polyvalente. C'est urgent. J'ai peur pour lui. Il joue le duc
Orsino dans la Nuit des Rois. Il a un costume trop classe. Il est beau, il
assure sur scène. Comme d'habitude !
jeudi 21 mai 1992
samedi 19 octobre 1991
Collection automne hiver 1991
Octobre 1991, à Revel (Gymnase de la Rigole)
Notre voisin Aymes, qui vend des vêtements sur les marchés du coin
participe à un événement ACAIR, la fameuse Association des Commerçants,
Artisans et Industriels Revélois!
Les beaux gosses du quartier
sont réquisitionnés. En plus, Vincent fait déjà du théâtre à cette
époque là, et il a l'habitude des planches. Je pense que le voisin le
connaissait d'ailleurs surtout à ce titre là.
Le soir même,
Vincent est sur l'estrade, après avoir passé l'après-midi à imiter la
marche rythmée des mannequins adulés de l'époque.
Le soir, il me racontera du haut de ses 17 ans, que ses souvenirs seront moins marqués par le passage sur les planches de l'estrade à la lumière, que par le spectacle dans l'ombre des coulisses.
Plus concrètement, le pyjama qu'il porte sur la photo lui sera offert et restera dans sa garde robe jusqu'à ses années parisiennes.
samedi 25 mai 1991
21- Jean Vigo
Le point d'orgue de ce théâtre, c'est après les 3
représentations de fin mai, il y a le week-end à Millau. Ca dure un week-end,
mais c'était tellement génial que je l'attends toute l'année ce week-end, et il
me semble durer 4 semaines ce week-end. C'est mon moment dans l'année. Vincent
m'en avait parlé comme du truc le plus génial qui pouvait exister, le lycée
Jean Vigo. J'adorais. J'adorais même les 3 années quand c'était lui qui y
allait. C'était trop génial, il allait tout me raconter. J'adorais. Il ne me
racontait pas grand chose en fait, car il me prenait pour un petit, mais
j'adorais, j'adorais.
En 1991, Vincent endosse le costume d'Evaristo dans
l'évantail de Goldoni. C'est sa deuxième pièce au théâtre du lycée, après un
Shakespeare. Goldoni, Shakespeare, ça devient mes références absolues. Ils ont
du écrire autant de pièces l'un que l'autre, c'est à dire des centaines, vu
qu'ils y ont consacré leur vie. Mais pour moi, il n'y a que 3 pièces qui
comptent. Quinze ans plus tard, Vincent achète son appartement à Paris avec
Christelle. Vincent me montre les rues alentour. A 50m de l'appartement, il y a
la place Goldoni. Je souris. Il sourit. On continue vers le restaurant rue
Greneta. Je pense alors à ce qu'a écrit un confrère italien de Goldoni:
"Il me semble que c'était hier que j'étais arrivé".
jeudi 16 août 1990
20- 1909
Mi-août, il n'y a pas de surprise, nous partons à
Argelès-sur-Mer pour une semaine. Nous y rejoignons Madame Bouix qui nous
attend dans sa maison de village. L'habitude avait été prise dès 1966. A
l'époque c'était maman qui profitait de ces vacances. Rythme immuable des
choses, cadencé à la perfection, comme le coucou suisse de la minuscule salle à
manger où nous dormons avec Vincent tous les soirs. Le matin c'est grasse
matinée, le midi melon avec le porto dans le verre, ensuite sieste de papa et
pétanque dans le jardin pour nous, puis départ à la plage du Racou pas avant 17
heures. Le Racou, c'est un ancien village de pêcheurs, un peu à l'écart
d'Argèles. On y est en décalé dans la saison, fin août, et en décalé dans la
journée, vers 18 heures. C'est l'image de nos vacances à la mer, décalées,
fuyant la vague, et dans la totale nostalgie. Dans ce rythme imposé, il existe
un tabou absolu, l'âge de Madame Bouix. Lorsqu'elle n'est pas là, les débats
vont bon train, est-elle plus jeune que pépé Bastier, voyons voir en 1952 lors
des retrouvailles, cherchons des éléments. Madame Bouix. C'est adorable, nous
l'appelons tous révérencieusement Madame Bouix et nous la vouvoyons. Mes
grands-parents vivent avec elle depuis 50 ans, même combat. Nous savons tous
qu'elle se délecte de ce statut si particulier que nous lui reconnaissons, et
tout se déroule avec beaucoup de respect et de sympathie. Nous avons évidemment
une histoire différente. Elle a grandi dans les Années Folles, à Paris, dans un
milieu aisé, avec une éducation très exigeante, et elle a capturé une quantité
de savoir et de compétences magnifiques. Elle est en l'aise à l'aquarelle, lit
une partition de musique classique comme un roman, la couture n'a pas de secret
pour elle, les noms latins de nombre de champignons sont une formalité, elle
est un vrai cordon bleu en cuisine, et elle garde jalousement tous ses tours de
cuillères. Elle est la quintessence de l'admirable éducation des jeunes filles
d'antan. Et sa date de naissance reste un secret absolu. Ce jour-là il pleut.
Pas de sortie à la plage. L'après-midi sera consacré à une virée en Espagne, à
Portbou, avec l'objectif affiché de se re-approvisionner en cigarillos. Madame
Bouix vient avec nous, l'objectif de la sortie est définitivement des plus
importants. Elle s'installe dans la voiture à l'avant, tout le monde est prêt
pour le départ. Georges, attendez, je reviens. Elle repart vers la maison, elle
pose son passeport sur la table d'extérieur, les clefs de la maison, la voilà
repartit dans sa chambre pour se saisir d'un foulard. Vincent n'hésite pas, il
sort de la voiture, et se précipite vers le passeport. Maman est effarée, elle
lance un non tonnant, trop tard. Je ferme les yeux. Vincent revient s'installer
dans la voiture. Madame Bouix est toujours dans la maison. Il sait. Personne
n'ose lui demander. Madame Bouix ressort avec son foulard, elle revient dans la
voiture, elle a repris son passeport. Nous partons. Vincent ne révèlera le
secret que le soir venu. La semaine sera consacrée en analyse et re-analyse sur
cette donnée incroyable.
jeudi 26 juillet 1990
Le Noël américain
26 décembre 1989, à Grenoble
1989: Le petit
déjeuner grenoblois du 26 décembre promet une belle surprise à Vincent. Le plus
beau cadeau lui arrivera en effet avec un jour de retard et ne sera pas au pied
du sapin. La promesse prochaine de l'Amérique. Vivement midi et
l'officialisation.
mercredi 25 juillet 1990
19- Mon oncle d'Amérique
C'est le lendemain de Noël. Le souffle de la liberté de
consommation envahit notre vieille Europe. Les Etats-Unis sont notre nouvel
eldorado. On en rêve. Surtout Vincent. On est tous les 5 cousins en train de
manger une purée dans la petite cuisine de Grenoble, sur la table des enfants,
quand la nouvelle tombe. Les Palisse vont aux Etats-Unis cet été, un raid en
camping car dans les immenses états du Far West. Et il reste une place. Une
seule. A mon père de trancher, mais l'aîné devrait en garder plus de souvenirs.
Evidemment, c'est maman qui prend les choses en main. Elle nous explique la
situation, un seul de nous deux peut partir. Instantanément, je ne veux pas y
aller. Je suis loin d'être un aventurier, et le moindre voyage me stresse.
Puis, je comprends que c'est Vincent qui est plutôt désigné. Il trépigne de
joie. S'il te plait, s'il te plait. Je fais semblant d'être déçu pour sauver
les apparences, mais je suis soulagé pour moi et heureux de son bonheur à lui.
Le seul point qui m'inquiète, c'est que Vincent n'a pas de note géniale en
anglais, alors que moi je suis le meilleur de ma cinquième 2, en anglais aussi.
Le départ est prévu pour juillet prochain.
Vincent reviendra avec mille anecdotes, gonflé par tout ce qu'il a vu, et plus épris encore du Nouveau Monde. Je ne me lasse pas de l'écouter raconter l'histoire de la Limousine à l'aéroport, le concours du cri de coyote, la taille des frigos américains, les 4 états qui se rejoignent en un point unique, ou l'achat de la bannière étoilée pour notre pépé, communiste dans l'âme s'il en est. Il précise à maman combien son niveau d'anglais a explosé, ce qui me semble douteux même à moi, et la nécessité d'envisager un nouveau départ l'été prochain. Les capacités financières de mes parents et leur profonde indifférence pour ce pays le feront attendre 4 ans de plus. 4 années de désir d'Amérique.
Vincent reviendra avec mille anecdotes, gonflé par tout ce qu'il a vu, et plus épris encore du Nouveau Monde. Je ne me lasse pas de l'écouter raconter l'histoire de la Limousine à l'aéroport, le concours du cri de coyote, la taille des frigos américains, les 4 états qui se rejoignent en un point unique, ou l'achat de la bannière étoilée pour notre pépé, communiste dans l'âme s'il en est. Il précise à maman combien son niveau d'anglais a explosé, ce qui me semble douteux même à moi, et la nécessité d'envisager un nouveau départ l'été prochain. Les capacités financières de mes parents et leur profonde indifférence pour ce pays le feront attendre 4 ans de plus. 4 années de désir d'Amérique.
Juillet 1990
The Star Spangled Banner flotte à Revel
Il y a plus d'étoiles dans les yeux que sur le drapeau.
Un rêve est né.
Argèles sur Mer, un mois plus tard.
Pépé, Mémé, Papi et Mami nous rejoignent pour le dernier jour.
Aller-Retour express en 405 pour la traditionnelle bouillabaisse.
vendredi 25 mai 1990
Les couleurs du théâtre
Mai 1992, à Cuq Toulza
Mai 1992, le duc Orsino fait du Shakespeare à Cuq-Toulza
Dans le même costume, quelques jours plus tard,
Vincent traversera tout Revel pour rejoindre la maison
depuis la salle polyvalente.
Voilà la Comedia Dell'Arte aux portes de l'arrière cuisine.
Les couleurs s'engouffrent entre le fromage et le dessert (un poumpet bien sûr).
C'est le spectacle de Terminale, 3eme année consécutive de théâtre. L'inattendu
est ardemment attendu, par tous.
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