Septembre 1992. Ca y est, Vincent est parti de la maison.
C'est un grand vide. Surtout les repas du soir, les rituels en famille où on
était 4. Instinctivement, je prends sa place à la table de la cuisine. Maman ne
bouge pas, papa ne bouge pas, et moi j'ai une promotion, je gagne un siège. Je
passe des semaines à essayer de faire le pitre, de l'imiter. Je mime les sauts
pour toucher le plafond, jeu sans fin. Je fais le coup de l'escalier virtuel.
Attendez, attendez, et hop c'est la serviette de table magique. Alors? Alors?
Alors j'ai le blues. Heureusement les week-ends arrivent, et il débarque avec
mille anecdotes, des trucs drôles à écouter, des histoires qui me sortent de
mon quotidien. Je vis par procuration. Alors dans sa prépa à Albi, il y a le
gars qui est un crack en maths, mais il est tout coincé, membre émérite du
comité des fêtes de Séverac le Château. Un gars a un accent du midi fou, il
faut le croire pour qu'on rie de ça entre-nous. Il habite Gaillac, et prétend
mettre cinq minutes pour aller à Albi. Et puis le gars qui s'est présenté en
disant qu'il était le plus vieux. C'est le vieux. Et les mêmes histoires en
boucle. Et je ris en boucle. Ca continue, les imitations s'enchaînent. On passe
aux filles de la promo, je retiens Maillot Vert, car elle s'appelle Jalabert.
Et il raconte je ne sais quoi sur le barman de la Pref', et des trucs encore
avec les rendez-vous du lundi matin à la gare pour covoiturer dans une série de
tacots géniaux. Bref, c'est Tomasi et le Péril Jeune sur les berges du Tarn.
J'écoute, j'écoute, ça va nourrir ma semaine. Il repart. Je reprends sa place à
table.
lundi 28 septembre 1992
samedi 13 juin 1992
23- Doctor House
Dès qu'il fait beau, je sors dans le jardin jouer avec
Vincent. Je dis jouer, mais on prend l'un comme l'autre, l'affaire très au
sérieux. La saison démarre avec du tennis ballon. Normalement, c'est le jeu des
mois de mai et juin, pour être raccord avec Roland Garros et Wimbledon. Ca se
joue avec le ballon de foot. Sur la dalle de béton devant la porte, il y a des
fissures, qui délimite le terrain. Il est très petit, il n'y a pas à bouger. Le
tennis-ballon se joue au pied uniquement. Un seul rebond. Les points se
comptent comme au tennis, par set. Mais les règles évoluent d'une saison à
l'autre. Après, si on est une année paire, il y a la coupe du monde ou la coupe
d'Europe de football. Alors on passe au foot-chaise. Il faut marquer un but en
passant le ballon sous une chaise de jardin. C'est 1 contre 1. Là il faut
sacrément courir, car chaque chaise est disposée de part et d'autre du jardin.
Vincent est beaucoup plus physique que moi, plus musclé, plus compact. Je
préfère le tennis ballon!
C'est l'année du baccalauréat. Vincent n'est pas sur des
summums de réussite scolaire. Il passe les barres, sans trop d'effort. Mais
avec un peu de risque à chaque fois, pour l'adrénaline, je suppose. Une semaine
avant le début des épreuves, on part à Grenoble. Je ne sais plus vraiment
pourquoi. Vincent négocie de rester, pour étudier la première épreuve, la philosophie.
Grand doute dans la famille, mais il obtient gain de cause, il restera tout
seul à la maison, pour réviser. La décision me glace le sang. Je m'imagine seul
dans la maison. Du haut de mes 14 ans, je n'ai pas une once d'autonomie. Je me
vois manger du pain pendant toute la semaine. Les épreuves passent. Le temps
est superbe. Il ne reste plus que l'oral d'anglais, et puis ce sont les
vacances. Un foot-chaise s'organise. Je perds déjà 3-1. Je prends coup d'épaule
sur coup d'épaule, je suis physiquement dominé. Vincent enchaîne avec facilité,
et le 4eme but est imminent. Tant pis, je tacle. C'est très rare dans ce jeu.
Il est surpris et retombe sur la chaise en plastique du jardin. Aie, une
douleur. Papa arrive. Il oscule, regarde, palpe, pose mille questions. Le
verdict tombe: ce n'est rien. Le lendemain, Vincent a un plâtre. C'est la 2eme
fois, après l'affaire du skate. Je suis content, car il a déjà passé toutes les
épreuves du baccalauréat, sauf l'anglais, et que c'est à l'oral, donc il n'est
pas pénalisé par ce plâtre sur son avant-bras droit. Et surtout je suis content
car je fais un bond de quelques années en arrière, et je le revois avec un
plâtre. Je n'ai pas de remords. C'est le foot après tout, c'est un sport
physique, il faut savoir tenir le choc à ce jeu!
jeudi 21 mai 1992
22- Un nouveau point
Vincent est en terminale. C'est l'heure du 3eme et dernier
spectacle. Il y a chaque année 3 représentations. Et c'est toujours fin mai. Ce
sont des moments très importants. Maman invite toujours du monde. On mange, et
c'est toute une cérémonie pour aller au spectacle ensuite voir Vincent.
Normalement, ces jours là, Vincent doit être à fond dans son rôle, il doit
dédier sa vie au théâtre. En tout cas, je le fais pour lui. Je suis à fond. En
fin d'après midi, il décide de partir faire du VTT. C'est insensé. Il tombera
dans la rigole, alors qu'il faisait le tour du lac de Saint-Ferréol avec
Pagnon. C'est impardonnable. 2 points de suture par Mériadec. C'est le guidon
qui a cogné à un pont contre une tige métallique. Invraisemblable. Il doit
aller à la salle polyvalente. C'est urgent. J'ai peur pour lui. Il joue le duc
Orsino dans la Nuit des Rois. Il a un costume trop classe. Il est beau, il
assure sur scène. Comme d'habitude !
samedi 19 octobre 1991
Collection automne hiver 1991
Octobre 1991, à Revel (Gymnase de la Rigole)
Notre voisin Aymes, qui vend des vêtements sur les marchés du coin
participe à un événement ACAIR, la fameuse Association des Commerçants,
Artisans et Industriels Revélois!
Les beaux gosses du quartier
sont réquisitionnés. En plus, Vincent fait déjà du théâtre à cette
époque là, et il a l'habitude des planches. Je pense que le voisin le
connaissait d'ailleurs surtout à ce titre là.
Le soir même,
Vincent est sur l'estrade, après avoir passé l'après-midi à imiter la
marche rythmée des mannequins adulés de l'époque.
Le soir, il me racontera du haut de ses 17 ans, que ses souvenirs seront moins marqués par le passage sur les planches de l'estrade à la lumière, que par le spectacle dans l'ombre des coulisses.
Plus concrètement, le pyjama qu'il porte sur la photo lui sera offert et restera dans sa garde robe jusqu'à ses années parisiennes.
samedi 25 mai 1991
21- Jean Vigo
Le point d'orgue de ce théâtre, c'est après les 3
représentations de fin mai, il y a le week-end à Millau. Ca dure un week-end,
mais c'était tellement génial que je l'attends toute l'année ce week-end, et il
me semble durer 4 semaines ce week-end. C'est mon moment dans l'année. Vincent
m'en avait parlé comme du truc le plus génial qui pouvait exister, le lycée
Jean Vigo. J'adorais. J'adorais même les 3 années quand c'était lui qui y
allait. C'était trop génial, il allait tout me raconter. J'adorais. Il ne me
racontait pas grand chose en fait, car il me prenait pour un petit, mais
j'adorais, j'adorais.
En 1991, Vincent endosse le costume d'Evaristo dans
l'évantail de Goldoni. C'est sa deuxième pièce au théâtre du lycée, après un
Shakespeare. Goldoni, Shakespeare, ça devient mes références absolues. Ils ont
du écrire autant de pièces l'un que l'autre, c'est à dire des centaines, vu
qu'ils y ont consacré leur vie. Mais pour moi, il n'y a que 3 pièces qui
comptent. Quinze ans plus tard, Vincent achète son appartement à Paris avec
Christelle. Vincent me montre les rues alentour. A 50m de l'appartement, il y a
la place Goldoni. Je souris. Il sourit. On continue vers le restaurant rue
Greneta. Je pense alors à ce qu'a écrit un confrère italien de Goldoni:
"Il me semble que c'était hier que j'étais arrivé".
jeudi 16 août 1990
20- 1909
Mi-août, il n'y a pas de surprise, nous partons à
Argelès-sur-Mer pour une semaine. Nous y rejoignons Madame Bouix qui nous
attend dans sa maison de village. L'habitude avait été prise dès 1966. A
l'époque c'était maman qui profitait de ces vacances. Rythme immuable des
choses, cadencé à la perfection, comme le coucou suisse de la minuscule salle à
manger où nous dormons avec Vincent tous les soirs. Le matin c'est grasse
matinée, le midi melon avec le porto dans le verre, ensuite sieste de papa et
pétanque dans le jardin pour nous, puis départ à la plage du Racou pas avant 17
heures. Le Racou, c'est un ancien village de pêcheurs, un peu à l'écart
d'Argèles. On y est en décalé dans la saison, fin août, et en décalé dans la
journée, vers 18 heures. C'est l'image de nos vacances à la mer, décalées,
fuyant la vague, et dans la totale nostalgie. Dans ce rythme imposé, il existe
un tabou absolu, l'âge de Madame Bouix. Lorsqu'elle n'est pas là, les débats
vont bon train, est-elle plus jeune que pépé Bastier, voyons voir en 1952 lors
des retrouvailles, cherchons des éléments. Madame Bouix. C'est adorable, nous
l'appelons tous révérencieusement Madame Bouix et nous la vouvoyons. Mes
grands-parents vivent avec elle depuis 50 ans, même combat. Nous savons tous
qu'elle se délecte de ce statut si particulier que nous lui reconnaissons, et
tout se déroule avec beaucoup de respect et de sympathie. Nous avons évidemment
une histoire différente. Elle a grandi dans les Années Folles, à Paris, dans un
milieu aisé, avec une éducation très exigeante, et elle a capturé une quantité
de savoir et de compétences magnifiques. Elle est en l'aise à l'aquarelle, lit
une partition de musique classique comme un roman, la couture n'a pas de secret
pour elle, les noms latins de nombre de champignons sont une formalité, elle
est un vrai cordon bleu en cuisine, et elle garde jalousement tous ses tours de
cuillères. Elle est la quintessence de l'admirable éducation des jeunes filles
d'antan. Et sa date de naissance reste un secret absolu. Ce jour-là il pleut.
Pas de sortie à la plage. L'après-midi sera consacré à une virée en Espagne, à
Portbou, avec l'objectif affiché de se re-approvisionner en cigarillos. Madame
Bouix vient avec nous, l'objectif de la sortie est définitivement des plus
importants. Elle s'installe dans la voiture à l'avant, tout le monde est prêt
pour le départ. Georges, attendez, je reviens. Elle repart vers la maison, elle
pose son passeport sur la table d'extérieur, les clefs de la maison, la voilà
repartit dans sa chambre pour se saisir d'un foulard. Vincent n'hésite pas, il
sort de la voiture, et se précipite vers le passeport. Maman est effarée, elle
lance un non tonnant, trop tard. Je ferme les yeux. Vincent revient s'installer
dans la voiture. Madame Bouix est toujours dans la maison. Il sait. Personne
n'ose lui demander. Madame Bouix ressort avec son foulard, elle revient dans la
voiture, elle a repris son passeport. Nous partons. Vincent ne révèlera le
secret que le soir venu. La semaine sera consacrée en analyse et re-analyse sur
cette donnée incroyable.
jeudi 26 juillet 1990
Le Noël américain
26 décembre 1989, à Grenoble
1989: Le petit
déjeuner grenoblois du 26 décembre promet une belle surprise à Vincent. Le plus
beau cadeau lui arrivera en effet avec un jour de retard et ne sera pas au pied
du sapin. La promesse prochaine de l'Amérique. Vivement midi et
l'officialisation.
Inscription à :
Articles (Atom)

