samedi 15 juillet 1989

12- L'escalier magique

Le mois de juillet, c'est le Tour de France. Nous ne partirons jamais en vacances ce mois-là. Et chaque année, ces tours de France sont délicieux. Nous les passons à mi-chemin entre notre maison, et la maison des arrière-grands-parents, qui est à 300 mètres. Là-bas, c'est la maison familiale où déboulent les cousins. Les après-midi, il fait invariablement très chaud. Les grands font la sieste et ouvrent les bières. Nous, nous avons droit au panaché. On va, on vient, c'est la grande liberté, personne ne nous surveille, et le panaché est illimité. Génial. Le soir, c'est grand apéritif et grillade. Les tablées sont différentes chaque soir, mais il y a toujours beaucoup de monde. Ca dure jusqu'à très tard. Il fait encore très doux. Seules les mamies s'équipent d'un invariable tricot passé minuit. Les hommes restent stoïques, boules de pétanque dans une main, bière dans l'autre.
Vincent est au centre de toutes les soirées. Il anime, il plaisante, il imite, il raconte et reraconte les petites anecdotes du jour. Il est dans son élément, jovial, drôle, incisif, parfait. Les imitations s'enchaînent. Les même sketches interminables se répètent à l'infini. Les rires éclatent toujours. Le sketch phare de ces mois de juillet, c'est la fausse descente d'escalier. Ensuite, ce sont les imitations qui emportent le plus franc succès. Je le regarde. Il m'hypnotise. Je m'interroge comment avec si peu de contenu à dire, le show peut durer aussi longtemps. Et encore durer, et recommencer. Je trouve ça génial. Il est génial mon frère.

dimanche 18 juin 1989

Le roi, c'est moi


Juillet 1992, à Marne-la-Vallée



Le choix des fauteuils et des rôles n'a pas fait l'objet de débat.
C'est notre deuxième voyage familial à Paris. Après l'expérience Boy George / Mickael Jackson, on revient passer une semaine estivale chez Laurent et Danièle à Yerres en 1992.
Après avoir tenté le Grand 8 Gaulois au Parc Astérix l'année précédente, on ne résiste pas au plaisir d'aller au tout nouveau Parc Eurodisney, qui vient d’ouvrir à Marne la Vallée. On s'était vraiment régalé au parc des irréductibles gaulois. Mais la gloire de l'Empire Américain à la fin de ce millénaire nous fait espérer une expérience au moins 10 fois plus forte en émotion pour cette année. Au bilan, seul le billet d'entrée respecte le sur-taux de 10. Le reste de la visite est aussi plaisant que l'an passé. Mais rien ne remplace dans nos cœurs le parc Astérix, choix lors de notre premier périple familial.  L'américanisme a déjà un penchant trop bling-bling, que Carla s'empressera de confirmer quelques années plus tard.

samedi 17 juin 1989

11- A changing world

On est en 1987. La décision est prise. On monte à Paris. 4 jours de vacances. Tous les 4. Je suis tout surpris. Je ne pensais pas que l'on pouvait traverser notre ligne Maginot, la Loire. En plus directement à la capitale, quel souffle, quelle initiative. Vincent a un grand sourire. Il rêve de Paris, de s'échapper, de voir plus grand, et surtout plus loin. Le séjour est des plus agréables. Je dors dans le canapé-lit du salon avec Vincent chez Laurent et Danièle à Yerres. Les soirées s'éternisent autour d'un tapis de jeu de dés pour enfants. Je découvre le 421. Tout le monde s'amuse, les 2 pères de famille se prennent au sérieux autour de ce jeu, les cigarettes et les verres à Armagnac sont en piste, les heures défilent, l'heure du coucher est aléatoire, c'est délicieux. En revanche, les journées sont marquées par un affolement provincial, une peur de ne pas en faire assez, de ne pas en voir assez, de ne pas avoir le temps, une injonction de ne pas prendre le temps, de ne pas savourer l'instant présent. Ce marathon infernal est vaincu par la quiétude des soirées et l'invincible 421, synonyme de rires, de moments suspendus, et d'hommages appuyés à nos produits du Sud Ouest, des Gauloises de Tonneins ou des bouteilles du Gers. Le stress culturel retombe. Le dernier jour arrive. Nous sommes invités à nous choisir un cadeau. J'aurai un sweat shirt avec Paris écrit dessus. Vincent en profite pour se faire acheter des disques, deux 45 tours petit format. Son choix est alors objet de tous les commentaires, mais ça passe. Dans notre maison, une armoire était dédiée aux disques, presque une armoire scellée, tant écouter de la musique était éloigné de notre quotidien. Les parents ont une large collection chansons françaises, plutôt orientée chansons à texte avec du Jean Ferrat, du Georges Moustaki, du Claude Nougaro, du Charles Aznavour. Invariablement quand les parents reçoivent, mon père enclenche du Georges Brassens, le disque le plus usé. Cette fois, Vincent arrive avec du Boy George et du Michael Jackson. C'est comme cette escapade à Paris: inattendu. C'est la claque de ce nouveau monde refoulé: exit notre enfance construite sur les bases de Molière, on passe à l'anglais, directement, sur tous les disques. C'est un appel à l'avenir. On sent cette force, cette tendance se confirmer d'année en année. Ces 2 disques, c'est le rappel de ce que demain sera. Ce sera différent, et incertain. Le premier est un anglais qui rêve d'être une anglaise. Et le second est aussi clairement noir que sa peau est claire. Le monde se cherche, veut s'affirmer. Il veut autre chose. Vincent est comme ce Nouveau Monde.

dimanche 18 septembre 1988

10- Le baron rouge

Dans notre nouvelle maison, Vincent a la chambre verte, et moi la bleue. Les premiers jours, nos parents nous ont demandé de choisir notre chambre. Génial, des mois qu'ils nous répétaient que nous allions enfin avoir notre chambre chacun, que pour nous. Moi, ça me stressait énormément cette histoire. Le moment arrive, il faut choisir. On monte par l'escalier extérieur. Laquelle tu veux, il me demande. Je ne sais pas, mais je devine le piège. Je ne veux pas répondre. Il s'impatiente. Je choisis la bleue car je ne sais pas. Il est content, il voulait la verte. Je n'ai pas compris le piège.
Les jours passent, et chacun place ses posters dans sa chambre. Pas d'hésitation pour moi. La France vient de gagner l'Euro 1984. Et les jeux olympiques. C'est moins prestigieux, mais il y avait Bijotat dans l'équipe. En premier, je punaise mon préféré, Joël Bats. Le gardien de but. Comme moi. Oui, j'ai choisi de faire du foot. Comme Vincent. Et j'ai choisi le poste de gardien. Comme lui! Ensuite en numéro 2, c'est Bossis, il est défenseur, il a le look Seventies, et il me rappelle Séville 1982 et Saint-Arnac. Evidemment je mets aussi Platini. Je rentre dans la chambre verte. Un poster d'avion passant sous la tour Eiffel et le pont de Brooklyn. Ca sort d'où, ces trucs? C'est une trahison. Notre vie, notre fierté, nos week-ends, mon enfance, c'est le foot voyons. C'est une trahison terrible. Je comprends alors le piège. Vincent a quitté le monde de notre enfance, et je ne suis pas d'accord. Je déteste la chambre verte et New York.

lundi 13 juin 1988

Skate board sans moteur

Mars 1988, à Grenoble




Oeil pour oeil, bras pour bras. Nous sommes en 1988, devant la basilique du Sacré Cœur à Grenoble, rue Jean Macé. Marianne vient de faire sa première communion. Vincent en bon samaritain n'arrête pas de ricaner depuis 3 quarts d'heures. Le départ en Skate Board est imminent. Le chemin de croix arrive...

dimanche 12 juin 1988

9- Planche à roulettes

Touche à tout, insatiable, pitre, bonimenteur, le voilà embarqué dans un de ses moments privilégiés: assister à la première communion de sa cousine Marianne. Evidemment il exècre le symbole, mais rit de grand cœur de la pitrerie du moment, des dévots qu'il méprise, et du curé qui ne vaut pas trois sous par définition. Il fait froid à Grenoble, c'est encore l'hiver. Mon père passe un temps infini avec le clodo à la porte de l'église. L'honneur de lui donner non pas trois pièces, c'est ridicule, mais un cigarillo. Ca c'est génial, élégant. Et la causette démarre avec le gars. Cinq minutes, dix minutes. J'adore mon père. Il m'expliquera ensuite dix fois combien le gars préfère un cigarillo à dix francs. Je ne me lasse pas de cette analyse sociologique. Dernier jour avant le retour. Trop de repas, trop de sucre. La dernière balade. Mais d'où sort ce skate board. C'est tout nouveau au milieu des années 80. J'en avais vu furtivement sur des pochettes d'album de chanteur américain. Mais un pour de vrai! Ah non, je ne veux pas essayer, ce n'est pas mon monde. Vincent, il adore. Evidemment, il le monopolise. C'est un truc nouveau, c'est génial, tout le monde le regarde. Et c'est du made in USA, le top dans les années 80. Catastrophe. Sur un passage piéton anodin, 5 mètres devant moi. Je n'ai rien vu. La chute et le bras qui se fracasse sur le rebord du trottoir. Rien que de très banal. Mon père se précipite. Il soulève le bras par le coude. L'avant bras se plie en deux. Analyse rapide, ça doit être cassé. Vincent hurle. Bientôt le camion de pompier hurle aussi. Grand stress dans la famille. Comment on fait, qui monte, qui y va avec le petit? Il crie depuis 15 minutes, c'est la panique. Le soir, on est tous à l'hôpital. Mon père doit signer une décharge. Vincent va être anesthésié. L'hôpital ne peut être tenu responsable si ça tourne mal. C'est quoi ce papier, ce n'est pas normal. Tout le monde en parle à demi-mot. On me prend à part, on me dit le secret. Nouvel affolement. C'est mon premier contact avec un hôpital. J'ai l'impression que les parents en savent autant que moi sur le mode de fonctionnement dans ce genre d'établissement. Tant pis, le petit a mal. Vite il faut agir. Allez les autres, il faut rentrer. Vous gênez. Il n'y a rien à voir. Le lendemain, Vincent a un plâtre au bras. C'est trop génial, on peut écrire dessus avec un feutre. Quoi moi? Euh je ne sais pas. J'écris Vive les maladroits. Dominique.  J'adore son plâtre. Il va le garder sacrément longtemps. Je deviens jaloux de tous les messages qu'il récolte sur ce plâtre. Quel héros, mon frère.

mercredi 16 mars 1988

8- Jakarta

Bernard, c'est le parrain de Vincent. Le parrain, le mot sonne juste. C'est son oncle d'Amérique en quelque sorte. Il vit loin, à une vie au parfum exotique et doré. Tous ces rêves là vont nourrir Vincent. Régulièrement, Bernard lui rapporte les derniers objets à la mode à Rio ou en Indonésie. La première console de jeu fin des années 70, avec le jeu Pong, c'est Bernard. La première calculette miniature, intégrée dans une règle 30 cm, c'est Bernard.
La montre qui peut calculer des logarithmes, c'est Bernard. Il y a de la nouveauté, de la technologie, et du ludique. Plusieurs années après, Vincent me bloquera la quasi-totalité du stock de VHS pour enregistrer les différents James Bond. Si ce n'est pas la qualité des scénarios de ces films qu'il cherche, le héros de Ian Fleming incarne forcément son oncle d'Amérique, celui qui a tous les gadgets les plus astucieux, qui fait des voyages incessants et improbables, et qui est si sûr de lui. Presque un projet de vie.